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Comment gérer le doute en tant que musulman

Le doute n'est pas une maladie : explorer la tradition du questionnement en islam

Comment gérer le doute en tant que musulman

Introduction

« J’ai des doutes sur ma foi. Est-ce que cela fait de moi un mécréant ? » Cette question hante de nombreux musulmans, qu’ils soient convertis ou nés dans l’islam. Le doute est souvent perçu comme une faille, une faiblesse spirituelle, voire un signe de mécréance. Pourtant, cette perception ignore une réalité fondamentale : le doute est profondément humain.

L’islam, loin de nier cette réalité, offre un cadre pour comprendre et vivre avec le doute. Les plus grands penseurs musulmans — Al-Ghazali, Ibn Rushd, Ibn al-Qayyim — ont eux-mêmes traversé des périodes de questionnement intense. Leurs parcours montrent que le doute n’est pas l’opposé de la foi, mais parfois le chemin vers une foi plus profonde.

Cet article explore le doute dans la tradition islamique, non pas pour le condamner, mais pour le comprendre. Nous verrons comment distinguer le doute constructif de la mécréance, comment les grands savants ont vécu leurs propres crises, et comment gérer le doute au quotidien de manière honnête et constructive.

Le doute n’est pas la mécréance

La distinction fondamentale

Il existe une différence essentielle entre le doute méthodologique (recherche sincère de vérité) et le rejet catégorique (kufr). Le doute qui nous interroge, qui nous pousse à chercher, à comprendre, n’est pas de la mécréance. La mécréance, dans la perspective islamique, est un rejet conscient et catégorique de la vérité après qu’elle soit devenue évidente.

Le Coran lui-même reconnaît que le cœur humain peut être agité par des questionnements :

« Ceux qui ont cru, et dont les cœurs se tranquillisent à l’évocation d’Allah. N’est-ce point par l’évocation d’Allah que se tranquillisent les cœurs ? »
Sourate Ar-Ra’d (13) : 28

Ce verset suggère que les cœurs ont besoin d’être tranquillisés, qu’ils peuvent être agités. Si les cœurs étaient naturellement en paix constante, pourquoi auraient-ils besoin d’être apaisés ?

Les waswas : les murmures du doute

La tradition islamique reconnaît explicitement l’existence des waswas (وَسْوَاس), ces murmures de doute qui traversent l’esprit humain. Un hadith célèbre en témoigne :

Abu Huraira rapporte que des gens sont venus au Prophète ﷺ et lui ont demandé : « Nous trouvons dans nos pensées ce qui est si horrible que nous considérerions terrible de parler de cela. » Le Prophète ﷺ a dit : « Vous trouvez vraiment cela ? » Ils ont dit : « Oui. » Il a dit : « Cela est la foi claire. »
Sahih Muslim 132

Ce hadith est remarquable : le Prophète ﷺ considère le fait d’être troublé par des pensées de doute comme un signe de foi claire (sarih al-iman). Pourquoi ? Parce que celui qui est troublé par ces pensées montre qu’il ne les accepte pas, qu’il résiste, qu’il cherche.

Un autre hadith complète cette compréhension :

Les Compagnons sont venus au Prophète ﷺ et ont dit : « Nous trouvons dans nos esprits des choses qu’il serait immense [de mentionner]. » Il a dit : « C’est cela, vraiment ? » Ils ont dit : « Oui. » Il a dit : « C’est la foi pure. »
Sahih Muslim 134

Position des savants : quand le doute devient-il problématique ?

Les savants musulmans ont établi une distinction claire :

  1. Le doute passager (shakk) qui survient dans l’esprit et qu’on rejette : ce n’est pas de la mécréance.

  2. Le questionnement sincère qui cherche à comprendre : c’est légitime et même encouragé. Le Coran lui-même invite à la réflexion (tafakkur) et à la méditation (tadabbur).

  3. Le rejet catégorique après avoir eu la connaissance : c’est cela qui constitue le kufr.

Ibn Taymiyyah (mort en 1328) écrit dans Majmu’ al-Fatawa : « Le doute qui assaille le cœur du croyant et qu’il déteste n’est pas de la mécréance, même s’il est intense. Ce qui constitue la mécréance, c’est l’acceptation volontaire du doute et le rejet de la vérité après qu’elle soit devenue claire. »

Les grands penseurs musulmans qui ont douté

Al-Ghazali : La crise qui a mené à la lumière

L’histoire d’Abu Hamid Al-Ghazali (1058-1111) est l’un des témoignages les plus puissants du doute dans la tradition islamique. Considéré comme l’un des plus grands théologiens de l’islam, surnommé Hujjat al-Islam (la Preuve de l’Islam), Al-Ghazali a traversé une crise existentielle profonde à l’âge de 38 ans.

Le contexte de sa crise

Al-Ghazali était alors au sommet de sa carrière. Il enseignait à la prestigieuse Nizamiyya de Bagdad, l’une des plus grandes universités du monde musulman. Il était célèbre, respecté, écouté. Et pourtant, une question le hantait : « Comment puis-je être certain de ce que je sais ? »

Il raconte dans son autobiographie spirituelle Al-Munqidh min ad-Dalal (Le Préservateur de l’égarement) :

« J’ai examiné mes connaissances et j’ai découvert que je n’avais aucune connaissance de laquelle je pouvais dire avec certitude : je sais cela. […] J’ai réalisé que ce que je croyais être de la connaissance n’était que l’acceptation d’opinions reçues et le conditionnement de l’enfance. »

Cette prise de conscience a déclenché une crise si profonde qu’il a développé des symptômes psychosomatiques. Il ne pouvait plus enseigner. Il ne pouvait même plus avaler de nourriture facilement. Pendant six mois, il a été paralysé par le doute.

Sa décision radicale

En 1095, Al-Ghazali prend une décision qui choque tout le monde : il quitte son poste prestigieux, abandonne sa carrière, sa renommée, sa sécurité matérielle. Il part en retraite spirituelle, vivant dans la pauvreté et la solitude pendant onze ans.

Pendant cette période, il explore toutes les voies de connaissance : la théologie rationnelle (kalam), la philosophie grecque, le soufisme. Il cherche non pas une connaissance théorique, mais une certitude existentielle (yaqin).

Sa conclusion : le doute comme chemin

Après des années de recherche et de pratique spirituelle intensive, Al-Ghazali émerge transformé. Sa conclusion ? Le doute méthodologique était nécessaire. Dans Al-Munqidh, il écrit :

« La libération de la suivance aveugle (taqlid) est la première condition de la recherche de la vérité. […] Je me suis rendu compte que l’enfant juif grandit en tant que juif, l’enfant chrétien en tant que chrétien, l’enfant musulman en tant que musulman, basé sur la foi traditionnelle. »

Cette réflexion ne l’a pas éloigné de l’islam — au contraire. Il conclut que l’islam est vrai, mais désormais sa foi n’est plus héritée, elle est vécue. Il écrit que la certitude véritable ne vient pas de preuves rationnelles seules, mais d’une expérience directe du divin (dhawq, littéralement « goût »).

Son message est clair : le doute peut être le début d’une foi authentique.

Ibn Rushd (Averroès) : Foi et raison

Ibn Rushd (1126-1198), connu en Occident sous le nom d’Averroès, a défendu une position complémentaire. Dans son ouvrage Fasl al-Maqal (Le Discours décisif), il argumente que la raison et la foi ne sont pas en conflit, mais deux chemins vers la même vérité.

Il écrit :

« La vérité ne contredit pas la vérité, mais s’accorde avec elle et témoigne en sa faveur. »

Pour Ibn Rushd, utiliser la raison pour questionner, pour douter méthodiquement, n’est pas seulement permis — c’est une obligation (wajib) pour ceux qui en ont la capacité. Le Coran lui-même invite à réfléchir :

« Ne méditent-ils pas sur le Coran ? Ou y a-t-il des cadenas sur leurs cœurs ? »
Sourate Muhammad (47) : 24

« Dis : “Parcourez la terre et regardez comment Il a commencé la création.” »
Sourate Al-'Ankabut (29) : 20

Ibn Rushd défend l’idée que le doute rationnel, loin d’être une menace pour la foi, est un outil légitime pour approfondir la compréhension. Son approche a influencé non seulement le monde musulman, mais aussi la pensée occidentale médiévale.

Ibn al-Qayyim : Le doute comme épreuve transformatrice

Ibn Qayyim al-Jawziyya (1292-1350), disciple d’Ibn Taymiyyah, offre une perspective différente dans son ouvrage Madarij al-Salikin. Il considère le doute comme une épreuve (fitna) qui peut, si elle est bien gérée, renforcer la foi :

« Les épreuves du doute sont semblables aux épreuves de la douleur physique. De même que la maladie peut renforcer le corps lorsqu’il la surmonte, le doute peut renforcer la foi lorsqu’il est surmonté par la connaissance et la pratique. »

Pour Ibn al-Qayyim, le doute n’est pas un signe de faiblesse spirituelle, mais une occasion de croissance. Ce qui compte n’est pas l’absence de doute, mais la manière dont on y répond.

Types de doutes et comment les aborder

Doute métaphysique : L’existence de Dieu

C’est peut-être le doute le plus fondamental : « Est-ce que Dieu existe vraiment ? » Ce doute est légitime et profondément humain. Après tout, Dieu n’est pas visible, tangible, mesurable par nos instruments scientifiques.

L’approche coranique : les signes (ayat)

Le Coran ne propose pas de « preuve définitive » de l’existence de Dieu au sens cartésien. Au lieu de cela, il invite à observer les signes (ayat) :

« En vérité, dans la création des cieux et de la terre, et dans l’alternance de la nuit et du jour, il y a certes des signes pour les doués d’intelligence, qui, debout, assis, couchés sur leurs côtés, invoquent Allah et méditent sur la création des cieux et de la terre (disant) : “Notre Seigneur ! Tu n’as pas créé cela en vain. Gloire à Toi !” »
Sourate Ali 'Imran (3) : 190-191

Le mot ayat signifie à la fois « signes » et « versets ». Pour le Coran, le monde naturel est un livre ouvert qui témoigne de son Créateur :

« Nous leur montrerons Nos signes dans l’univers et en eux-mêmes, jusqu’à ce qu’il leur devienne évident que c’est cela (le Coran), la vérité. »
Sourate Fussilat (41) : 53

La foi comme choix existentiel

La tradition islamique reconnaît que la foi n’est pas une certitude mathématique, mais un choix existentiel. Le mot arabe pour « foi » (iman) vient d’une racine qui signifie « sécurité », « confiance ». Il implique un acte de confiance (tawakkul) plutôt qu’une démonstration logique.

Al-Ghazali, après sa crise, conclut que la certitude absolue (yaqin) ne vient pas de preuves extérieures, mais d’une expérience intérieure. Cela ne signifie pas renoncer à la raison, mais reconnaître ses limites.

Doute sur les textes : Authenticité et interprétation

De nombreux musulmans doutent de l’authenticité de certains hadiths, ou questionnent certaines interprétations coraniques qui leur semblent en contradiction avec leur éthique ou leur raison.

L’ijtihad : l’effort d’interprétation

La tradition islamique reconnaît depuis ses débuts que les textes peuvent être interprétés différemment. Le concept d’ijtihad (effort d’interprétation) est central en islam. Un hadith célèbre illustre cette flexibilité :

Le Prophète ﷺ a dit : « Lorsqu’un juge fait un effort d’interprétation (ijtihad) et atteint la vérité, il a deux récompenses. S’il fait une erreur, il a une récompense. »
Sahih al-Bukhari 7352, Sahih Muslim 1716

Ce hadith reconnaît explicitement que même les savants peuvent se tromper dans leur interprétation, et qu’ils sont récompensés pour leur effort sincère.

Littéralisme vs contextualisation

L’histoire de l’islam est marquée par des débats constants sur l’interprétation. Les quatre écoles juridiques sunnites (Hanafi, Maliki, Shafi’i, Hanbali) ont des positions différentes sur de nombreuses questions, basées sur des méthodologies différentes.

Certains savants, comme l’école Zahiri (littéraliste), privilégient le sens apparent des textes. D’autres, comme de nombreux savants Hanafi et Maliki, intègrent fortement le contexte, l’intention (maqasid al-shari’a), et la raison ('aql).

Douter d’une interprétation particulière n’est pas douter de l’islam. C’est participer à une tradition intellectuelle vivante.

Question de l’authenticité des hadiths

La science du hadith ('ilm al-hadith) a été développée précisément pour distinguer les narrations authentiques des faibles ou inventées. Sur les centaines de milliers de hadiths recensés, seuls quelques milliers sont considérés comme sahih (authentiques).

Si vous doutez de l’authenticité d’un hadith particulier, vous êtes en bonne compagnie. Les savants eux-mêmes débattent de l’authenticité de nombreux hadiths. Vous pouvez consulter des outils comme Sunnah.com pour vérifier les chaînes de transmission et les évaluations des muhaddithin.

Doute sur les pratiques : Sens et utilité

« Pourquoi cinq prières par jour ? Pourquoi le jeûne ? À quoi ça sert vraiment ? » Ces questions sont légitimes.

Chercher la sagesse (hikma)

Le Coran et la Sunna encouragent à chercher le « pourquoi » derrière les pratiques. Par exemple, sur le jeûne :

« Ô les croyants ! On vous a prescrit le jeûne comme on l’a prescrit à ceux d’avant vous, ainsi atteindrez-vous la piété (taqwa). »
Sourate Al-Baqarah (2) : 183

Le verset donne explicitement le but : développer la taqwa (conscience de Dieu, piété). Le jeûne n’est pas une fin en soi, mais un moyen.

Sur la prière :

« Accomplis la prière pour te souvenir de Moi. »
Sourate Ta-Ha (20) : 14

Ici aussi, le but est clair : le souvenir (dhikr) de Dieu.

Ne pas pratiquer mécaniquement

Le Prophète ﷺ a critiqué la pratique mécanique, sans conscience :

« Combien de jeûneurs ne retirent de leur jeûne que la faim et la soif ! »
Sunan Ibn Majah 1690 (classé hasan par Al-Albani)

Ce hadith suggère que la pratique sans conscience du sens est vaine. Il est donc non seulement légitime, mais nécessaire de chercher à comprendre le sens profond des actes d’adoration.

La méditation (tadabbur)

Le Coran invite explicitement à méditer sur ses versets, pas seulement à les réciter :

« [Voici] un Livre béni que Nous avons fait descendre vers toi, afin qu’ils méditent (liyaddabbaru) sur ses versets et que les doués d’intelligence réfléchissent ! »
Sourate Sad (38) : 29

Doute sur la communauté et les institutions

« Si l’islam est vrai, pourquoi les musulmans sont-ils dans cet état ? » Ce doute est compréhensible face aux guerres, à l’oppression, à la corruption dans le monde musulman.

Différencier le message des messagers

Il est crucial de distinguer l’islam (le message) des musulmans (les êtres humains imparfaits qui tentent de le suivre). Le Coran lui-même critique sévèrement les musulmans de l’époque du Prophète ﷺ quand ils échouaient :

« Ô vous qui croyez ! Pourquoi dites-vous ce que vous ne faites pas ? C’est une grande abomination auprès d’Allah que de dire ce que vous ne faites pas. »
Sourate As-Saff (61) : 2-3

Le Prophète ﷺ lui-même a prédit que les musulmans s’écarteraient du chemin :

« L’islam a commencé comme quelque chose d’étrange, et il reviendra à être étrange comme il a commencé, alors bienvenue aux étrangers (ghuraba’). »
Sahih Muslim 145

Critique légitime vs rejet de la foi

Critiquer les actions des musulmans, des gouvernements, des institutions islamiques, ce n’est pas critiquer l’islam. En fait, de nombreux réformateurs musulmans — de Muhammad Abduh au XXe siècle aux penseurs contemporains — ont basé leurs critiques sur les principes islamiques eux-mêmes.

Conseils pratiques pour vivre avec le doute

1. Accepter le doute sans le refouler

La première étape est d’accepter que le doute existe. Le refouler, le nier, prétendre qu’il n’est pas là, ne fait que l’intensifier. Al-Ghazali a dû affronter son doute de face pour le surmonter.

Pratique concrète : Tenez un journal de vos doutes. Écrivez-les. Cela peut sembler contre-intuitif, mais nommer ses doutes les rend moins menaçants. Cela permet aussi de distinguer les différents types de doutes et de les aborder un par un.

2. Chercher la connaissance avec honnêteté

Le Coran fait de la recherche de la connaissance une priorité :

« Dis : “Seigneur, augmente-moi en savoir !” »
Sourate Ta-Ha (20) : 114

Le Prophète ﷺ a dit :

« La recherche du savoir est une obligation pour tout musulman. »
Sunan Ibn Majah 224 (chaîne faible mais sens confirmé par d’autres hadiths)

Pratique concrète :

  • Lisez des livres de savants reconnus (pas seulement des articles en ligne)
  • Étudiez le Coran avec un tafsir de qualité (Ibn Kathir, Al-Tabari, Al-Qurtubi)
  • Cherchez des savants contemporains qui reconnaissent la légitimité des questions difficiles

Attention : Évitez les extrêmes — les discours rigoristes qui condamnent toute question, et les discours laxistes qui relativisent tout.

3. Parler honnêtement de ses doutes

L’isolement amplifie le doute. Parler avec d’autres personnes qui comprennent peut être libérateur. Malheureusement, de nombreuses communautés musulmanes ne créent pas d’espace sécurisé pour le doute.

Pratique concrète :

  • Cherchez des groupes de discussion où les questions difficiles sont acceptées
  • Si vous ne trouvez pas dans votre communauté locale, cherchez en ligne (forums, groupes de discussion modérés)
  • Consultez un savant ou imam connu pour son ouverture intellectuelle

Remarque importante : Évitez de partager vos doutes avec des personnes qui vont vous culpabiliser ou vous juger. Cela ne fera qu’aggraver votre détresse.

4. Pratiquer sans certitude absolue

Voici peut-être le conseil le plus libérateur : on peut prier en doutant. La pratique n’exige pas une certitude à 100 %.

Le philosophe Blaise Pascal (XVIIe siècle) a proposé une idée qui résonne avec la tradition islamique : « Agir comme si » on croyait peut mener à croire. Ce n’est pas de l’hypocrisie — c’est reconnaître que la foi est aussi une pratique, un chemin, pas seulement une conviction intellectuelle.

Dans la tradition islamique : L’imam Al-Ghazali, après sa crise, a recommandé la pratique spirituelle (dhikr, prière, jeûne) comme voie vers la certitude, pas seulement comme résultat de la certitude.

Pratique concrète :

  • Continuez à prier, même si c’est difficile
  • Commencez petit : une prière par jour, puis deux, etc.
  • Voyez la pratique comme une exploration, pas comme une obligation écrasante

5. Se donner du temps

La foi n’est pas binaire (tout ou rien). Elle fluctue. Le Prophète ﷺ lui-même a reconnu cette réalité :

Handhalah (un Compagnon) dit : « Ô Messager d’Allah, quand nous sommes avec toi, tu nous rappelles le Feu et le Paradis, c’est comme si nous les voyions de nos propres yeux. Mais quand nous te quittons et rentrons chez nos familles et nos enfants, nous oublions beaucoup. » Le Prophète ﷺ répondit : « Par Celui qui détient mon âme dans Sa main, si vous restiez constamment dans l’état où vous êtes avec moi et dans le rappel d’Allah, les anges vous serreraient la main dans vos lits et dans les rues. Mais, ô Handhalah, [il y a] un temps [pour ceci] et un temps [pour cela]. »
Sahih Muslim 2750

Ce hadith reconnaît explicitement que la foi fluctue. Il y a des moments de proximité spirituelle intense, et des moments de distance. C’est normal.

Pratique concrète :

  • Ne vous jugez pas trop durement pendant les périodes de doute
  • Rappelez-vous que même les Compagnons traversaient des fluctuations
  • Voyez votre parcours de foi comme un chemin long, avec des hauts et des bas

6. Cultiver le dhikr (le souvenir de Dieu)

Le Coran revient constamment sur le dhikr (le souvenir, l’évocation de Dieu) comme source de paix intérieure :

« N’est-ce point par l’évocation d’Allah que se tranquillisent les cœurs ? »
Sourate Ar-Ra’d (13) : 28

Le dhikr n’est pas seulement une récitation mécanique. C’est une présence consciente, un rappel constant de la dimension spirituelle de l’existence.

Pratique concrète :

  • Phrases simples : SubhanAllah (Gloire à Dieu), Alhamdulillah (Louange à Dieu), Allahu Akbar (Dieu est le Plus Grand)
  • Le matin et le soir, répétez quelques invocations (adhkar)
  • Dans les moments de doute intense, répétez : La ilaha illa Allah (Il n’y a de dieu qu’Allah)

Ressources pour approfondir

Livres recommandés

Al-Ghazali :

  • Al-Munqidh min ad-Dalal (Le Préservateur de l’égarement) — Traduction française disponible : La Délivrance de l’erreur, éditions Albouraq
  • Ihya 'Ulum al-Din (La Revivification des sciences de la religion) — Sélections traduites en français

Ibn Rushd (Averroès) :

  • Fasl al-Maqal (Le Discours décisif) — Traduit en français aux éditions Flammarion

Ouvrages contemporains :

  • Tariq Ramadan, Mon intime conviction (récit personnel sur le doute et la foi)
  • Farid Esack, Qur’an, Liberation and Pluralism (en anglais, approche académique)

Tafsir (exégèse) :

  • Tafsir Ibn Kathir — Référence classique, sérieux et accessible
  • Fi Zilal al-Qur’an de Sayyid Qutb — Approche plus méditative et spirituelle

Ressources en ligne

Sites académiques sérieux :

  • Islamqa.info — Questions/réponses, diverses écoles
  • Seekersguidance.org — Cours en ligne, approche traditionnelle et équilibrée
  • Quran.com — Coran avec traductions multiples et audio
  • Sunnah.com — Hadiths avec chaînes de transmission et classifications

Podcasts/vidéos (avec discernement) :

  • Recherchez des savants reconnus pour leur rigueur académique et leur ouverture intellectuelle
  • Évitez les prédicateurs qui proposent des réponses simplistes ou qui condamnent le questionnement

Précaution importante

Évitez absolument :

  • Les discours extrémistes (rigoristes ou laxistes) qui rejettent toute nuance
  • Les sites/chaînes qui condamnent le doute comme de la mécréance
  • Les sources qui prétendent avoir réponse à tout sans reconnaître les zones d’incertitude

Privilégiez :

  • Les savants qui reconnaissent la légitimité des questions difficiles
  • Les sources qui citent leurs références (Coran, hadiths, savants reconnus)
  • Les approches qui respectent l’intelligence de leur audience

Conclusion

Le doute n’est pas l’ennemi de la foi. L’histoire islamique est traversée de grands esprits qui ont douté, questionné, cherché. Al-Ghazali a quitté tout ce qu’il avait pour trouver la certitude. Ibn Rushd a défendu le droit de questionner avec la raison. Ces géants intellectuels ne nous ont pas laissé un héritage de certitudes faciles, mais un héritage de recherche honnête.

Le message central de cet article : on peut être musulman ET douter. Le doute ne fait pas de vous un mécréant, tant qu’il n’est pas un rejet catégorique et volontaire de la vérité après qu’elle soit devenue évidente. Le doute qui cherche, qui questionne, qui souffre même de ne pas savoir — ce doute-là est profondément humain, et l’islam offre un cadre pour le vivre.

Voici quelques points à retenir :

  1. Le doute méthodologique n’est pas de la mécréance — c’est une recherche sincère de vérité
  2. Les plus grands savants ont douté — vous n’êtes pas seul(e)
  3. La foi fluctue — c’est normal et reconnu par le Prophète ﷺ lui-même
  4. On peut pratiquer en doutant — la pratique peut être un chemin vers la foi, pas seulement son résultat
  5. Cherchez la connaissance honnêtement — lisez, étudiez, questionnez
  6. Donnez-vous du temps — la foi est un chemin long, avec des hauts et des bas

Si vous doutez en ce moment, sachez que vous êtes en compagnie honorable. Al-Ghazali a douté. Les Compagnons ont eu des moments de faiblesse. Vous avez le droit de douter, de questionner, de chercher. Ce qui compte, c’est de continuer à marcher sur le chemin, même quand il est obscur.

Comme l’écrivait le poète persan Rumi (XIIIe siècle), mystique musulman :

« Sois une lampe, un radeau, une échelle.
Aide l’âme de quelqu’un à guérir.
Sors de ta maison comme un berger. »

Le doute peut être cette lampe qui éclaire les recoins obscurs, qui vous force à chercher plus profondément, qui vous mène vers une foi plus authentique, plus vivante, plus vôtre.

Continuez à chercher. Continuez à questionner. Et surtout, soyez patient(e) avec vous-même.


Sources

Coran

Hadiths

Ouvrages cités

  • Al-Ghazali, Al-Munqidh min ad-Dalal (Le Préservateur de l’égarement), XIe siècle
  • Al-Ghazali, Ihya 'Ulum al-Din (Revivification des sciences de la religion), XIe siècle
  • Ibn Rushd (Averroès), Fasl al-Maqal (Le Discours décisif), XIIe siècle
  • Ibn Qayyim al-Jawziyya, Madarij al-Salikin (Les Degrés des cheminants), XIVe siècle
  • Ibn Taymiyyah, Majmu’ al-Fatawa (Recueil de fatwas), XIVe siècle

Sites consultés

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