Le défi coranique (Tahaddî)

Le Coran lance un défi explicite à ses détracteurs :

وَإِن كُنتُمْ فِي رَيْبٍ مِّمَّا نَزَّلْنَا عَلَىٰ عَبْدِنَا فَأْتُوا بِسُورَةٍ مِّن مِّثْلِهِ وَادْعُوا شُهَدَاءَكُم مِّن دُونِ اللَّهِ إِن كُنتُمْ صَادِقِينَ

« Si vous avez un doute sur ce que Nous avons révélé à Notre serviteur, produisez donc une sourate semblable et appelez vos témoins [que vous adorez] en dehors d'Allah, si vous êtes véridiques. »

— Sourate Al-Baqara (2), verset 23

Ce défi a été lancé il y a plus de 1400 ans. La question est : quelqu’un a-t-il relevé ce défi avec succès ?


Qu’est-ce que l’Ijaz ?

Le terme arabe إعجاز (i’jaz) signifie littéralement “rendre incapable” ou “inimitabilité”. Dans le contexte coranique, il désigne les caractéristiques uniques qui rendent le Coran impossible à imiter.

Les dimensions de l’Ijaz

Dimension Description
Linguistique Style unique, ni prose ni poésie
Rhétorique Structures argumentatives inégalées
Phonétique Harmonie sonore, rythme particulier
Sémantique Densité de sens, niveaux de lecture multiples

Ce que disent les arabisants non-musulmans

A.J. Arberry (1905-1969)

Orientaliste britannique, professeur d’arabe à Cambridge, non-musulman. Auteur de la traduction anglaise du Coran la plus respectée académiquement.

"The Koran is neither prose nor poetry, but a unique fusion of both... I have been at pains to study the intricate and richly varied rhythms which give the Koran its distinctive quality."

« Le Coran n'est ni prose ni poésie, mais une fusion unique des deux... Je me suis efforcé d'étudier les rythmes complexes et richement variés qui donnent au Coran sa qualité distinctive. »

— Arberry, A.J. The Koran Interpreted. Oxford University Press, 1955, Préface.

Hamilton Gibb (1895-1971)

Orientaliste écossais, professeur à Harvard et Oxford.

"The Meccans still demanded of him a miracle, and with provoking humility Muhammad repeated that he was only a human messenger, yet the Koran itself was the permanent miracle."

« Les Mecquois exigeaient encore de lui un miracle, et avec une humilité provocante, Muhammad répétait qu'il n'était qu'un messager humain, pourtant le Coran lui-même était le miracle permanent. »

— Gibb, H.A.R. Mohammedanism: An Historical Survey. Oxford University Press, 1949, p. 28.

Thomas Carlyle (1795-1881)

Essayiste écossais, historien, non-musulman.

"If a book comes from the heart, it will contrive to reach other hearts; all art and authorcraft are of small account to that."

— Carlyle, Thomas. On Heroes, Hero-Worship, and The Heroic in History. 1841, Lecture II.


Le style coranique : analyse technique

Ni prose, ni poésie

La poésie arabe classique (pré-islamique) suivait des règles strictes :

  • Mètres (buhûr) : 16 mètres codifiés
  • Rime (qâfiya) : fin de vers identique
  • Structure : introduction (nasîb), voyage (rahîl), éloge (madh)

Le Coran ne suit aucun de ces codes tout en maintenant une musicalité supérieure.

Source : Sells, Michael. "Sound and Meaning in Sūrat al-Qāri'a." Arabica, vol. 40, no. 3, 1993, pp. 403-430.

Exemple : Sourate Al-Qari’a (101)

الْقَارِعَةُ ۝ مَا الْقَارِعَةُ ۝ وَمَا أَدْرَاكَ مَا الْقَارِعَةُ

« Le Fracas ! Qu'est-ce que le Fracas ? Et qui te dira ce qu'est le Fracas ? »

— Sourate Al-Qari'a (101), versets 1-3

Analyse :

  • Répétition ternaire créant une tension croissante
  • Son “qâri’a” (قارعة) évoquant un coup frappant
  • Question rhétorique maintenant le suspense
  • Aucun équivalent dans la poésie arabe antérieure

Les tentatives d’imitation

Musaylima (mort en 633 EC)

Contemporain du Prophète, Musaylima tenta de produire un “coran” rival. Exemples conservés par les historiens arabes :

« Ô grenouille, fille de deux grenouilles, croasse tant que tu croasseras. Ta partie supérieure est dans l'eau et ta partie inférieure dans la boue. »

— Attribué à Musaylima, rapporté par Tabari

Ce texte est unanimement considéré comme ridicule par les arabisants, musulmans ou non. Il illustre l’échec des tentatives d’imitation.

Source : al-Tabari. Tarikh al-Rusul wa'l-Muluk (Histoire des prophètes et des rois). Vol. 10.

Tentatives modernes

Diverses tentatives ont été faites aux XIXe et XXe siècles, aucune n’a été reconnue comme égalant le style coranique, y compris par des critiques non-musulmans.


Objections et nuances

“C’est subjectif”

Réponse partielle : L’appréciation esthétique comporte une part de subjectivité. Cependant :

  1. Le consensus des arabisants (musulmans ET non-musulmans) est remarquable
  2. L’échec de 1400 ans de tentatives est un fait objectif
  3. Des analyses linguistiques computationnelles confirment l’unicité statistique du style

“Je ne parle pas arabe, je ne peux pas juger”

Réponse honnête : C’est une limitation réelle. L’Ijaz linguistique ne peut être pleinement apprécié qu’en arabe. Les traductions perdent :

  • Le rythme et la musicalité
  • Les jeux de mots et assonances
  • La densité sémantique
Conseil : Même sans comprendre l'arabe, écouter une récitation (tajwîd) par un récitateur reconnu permet d'apprécier la dimension phonétique.

Le “miracle” est-il prouvé ?

Soyons honnêtes : L'Ijaz ne constitue pas une "preuve scientifique" au sens strict. On ne peut pas démontrer mathématiquement qu'un texte est "divin".

Ce que l'on peut affirmer objectivement :
• Le style coranique est unique dans la littérature arabe
• Aucune imitation n'a été reconnue comme équivalente
• Des spécialistes non-musulmans reconnaissent cette unicité

L'interprétation de ces faits (origine divine ou génie humain exceptionnel) reste une question de foi.

Pour aller plus loin

Lectures académiques

  • Abdul-Raof, Hussein. Qur’an Translation: Discourse, Texture and Exegesis. Routledge, 2001.
  • Sells, Michael. Approaching the Qur’an: The Early Revelations. White Cloud Press, 1999.
  • Boullata, Issa J. (ed). Literary Structures of Religious Meaning in the Qur’an. Curzon Press, 2000.

Récitations recommandées

Pour apprécier la dimension phonétique :

  • Mishary Rashid Alafasy — Clarté et émotion
  • Abdul Rahman Al-Sudais — Solennité
  • Mahmoud Khalil Al-Hussary — Précision du tajwîd