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La musique est-elle haram en islam ?

Analyse des preuves authentiques et positions des 4 écoles juridiques

Réponse courte

La majorité des savants classiques considèrent les instruments de musique comme interdits (haram), sur la base du hadith d’al-Bukhari sur les ma’azif. Cependant, cette question fait l’objet d’une divergence (ikhtilaf) réelle parmi les savants, et certains grands noms — dont l’Imam al-Ghazali — ont défendu une position plus nuancée. Le chant a cappella (sans instruments) fait l’objet d’un avis encore plus partagé. Le daff (tambourin sans cymbalettes) est explicitement autorisé lors des mariages et des fêtes.

والله أعلم — Et Allah est plus Savant.


Les preuves du Coran

Sourate Luqman (31:6)

Sourate Luqman (31:6)
« Et parmi les hommes, il en est qui achètent des discours futiles (lahw al-hadith) pour égarer du sentier d’Allah sans connaissance, et pour le prendre en raillerie. Ceux-là subiront un châtiment avilissant. »

L’expression « lahw al-hadith » (discours futile / divertissement vain) est au centre du débat :

  • Ibn Mas’ud (compagnon du Prophète ﷺ) a juré par Allah que cela désignait le chant (al-ghina’). Cette interprétation est rapportée par Ibn Jarir at-Tabari dans son Tafsir.
  • Ibn Abbas a donné la même interprétation selon certaines narrations.
  • D’autres exégètes ont interprété « lahw al-hadith » de manière plus large : tout ce qui détourne d’Allah — pas uniquement la musique.

Sourate Al-Isra (17:64)

Sourate Al-Isra (17:64)
« Et excite ceux d’entre eux que tu pourras par ta voix (bi-sawtika)… »

Mujahid, élève d’Ibn Abbas, a interprété « la voix de Shaytan » comme incluant la musique et le chant. D’autres exégètes considèrent qu’il s’agit d’une expression générale désignant toute parole qui mène à la désobéissance.

Note importante : Ces versets sont des preuves indirectes — aucun verset du Coran n’interdit explicitement la musique par son nom. C’est pourquoi le débat repose principalement sur les hadiths.


Les preuves des hadiths

Le hadith des ma’azif — la preuve principale

Sahih al-Bukhari 5590
Le Prophète ﷺ a dit : « Il y aura parmi ma communauté des gens qui considéreront comme licites la fornication (al-hir), la soie, l’alcool (al-khamr) et les instruments de musique (al-ma’azif). »

C’est la preuve la plus forte utilisée par ceux qui interdisent la musique.

Ce qu’il faut savoir sur ce hadith :

  • Il est dans Sahih al-Bukhari — la collection la plus authentique
  • Ma’azif (المعازف) désigne les instruments de musique selon l’unanimité des linguistes arabes
  • Le hadith associe les instruments de musique à des péchés majeurs indiscutés (fornication, alcool)
  • Point de débat technique : ce hadith est rapporté sous forme mu’allaq (chaîne incomplète au début) dans le Sahih de Bukhari, ce qui a conduit certains savants comme Ibn Hazm à contester sa validité. Cependant, la majorité des spécialistes du hadith (dont Ibn Hajar al-Asqalani dans Fath al-Bari) confirment que sa chaîne est sahih par d’autres voies.

Les hadiths autorisant le daff

Sahih al-Bukhari 949
Abu Bakr entra chez Aïcha (qu’Allah l’agrée) alors que deux jeunes filles chantaient et jouaient du daff le jour de l’Aïd. Le Prophète ﷺ était couché et avait détourné son visage. Abu Bakr les réprimanda, mais le Prophète ﷺ dit : « Laisse-les, ô Abu Bakr, car ce sont les jours de fête ('Eid). »

Sahih al-Bukhari 5147
Le Prophète ﷺ a dit : « Ce qui distingue le licite de l’illicite (dans le mariage), c’est le daff et la voix. »

Ces hadiths établissent clairement que :

  • Le daff (tambourin sans cymbalettes) est permis
  • Le chant (sans instruments) est permis dans certains contextes (fêtes, mariages)
  • Le Prophète ﷺ a lui-même autorisé cette pratique

Les positions des quatre écoles

Madhab Position sur les instruments Position sur le chant Nuances
Maliki Haram selon l’avis dominant (al-Qurtubi) Makruh (déconseillé) sans instruments si le contenu est décent Ibn al-Arabi al-Maliki autorise le daff et les instruments annoncant les mariages
Hanafi Haram pour les instruments à vent et à cordes Le chant seul est makruh s’il détourne des obligations Le daff est exclu de l’interdiction
Shafi’i Haram selon l’avis retenu (an-Nawawi) Makruh si les paroles sont décentes An-Nawawi dans Minhaj at-Talibin : le chant sans instrument est makruh, pas haram
Hanbali Haram — position la plus stricte Haram selon l’Imam Ahmad Ahmad ibn Hanbal a dit : « Le chant fait germer l’hypocrisie dans le cœur »

La position Maliki en détail

Détaillons la position de cette école :

L’Imam al-Qurtubi (m. 1273), grand exégète maliki, considère les instruments de musique comme haram dans son tafsir. C’est l’avis dominant de l’école.

Cependant, d’autres savants malikis comme le Qadi Ibn al-Arabi (m. 1148) — à ne pas confondre avec le soufi Ibn Arabi — a eu une position plus nuancée, autorisant les instruments utilisés pour annoncer les mariages, en se basant sur le hadith du daff.

L’avis retenu dans l’école Maliki : les instruments sont haram, le chant seul est makruh si le contenu est décent, le daff est permis pour les occasions de joie (mariage, Aïd, naissance).


Les savants qui ont défendu la permissibilité

Il serait malhonnête de présenter ce sujet comme s’il n’y avait qu’un seul avis. Des savants de premier plan ont défendu une position plus permissive :

  • L’Imam al-Ghazali (m. 1111) — dans Ihya 'Ulum ad-Din, il argumente longuement que le chant et les instruments ne sont pas haram en soi, mais le deviennent selon le contexte et l’intention
  • Ibn Hazm (m. 1064) — juriste zahirite, conteste l’authenticité du hadith des ma’azif et conclut qu’il n’y a pas de preuve valide pour interdire la musique
  • Le Cheikh Yusuf al-Qaradawi — contemporain, considère que la musique n’est interdite que si elle mène à des activités clairement prohibées
  • Dar al-Ifta d’Égypte et certains savants d’Al-Azhar ont émis des fatwas autorisant la musique sous conditions

Ce qui est unanimement interdit

Malgré la divergence, certains points font consensus parmi les savants :

  1. La musique qui accompagne l’alcool, la débauche ou la mixité illicite — haram sans divergence
  2. Les paroles obscènes, incitant au péché — haram indépendamment de la musique
  3. La musique qui détourne des obligations religieuses (manquer la prière, négliger le Coran) — haram par ses conséquences
  4. L’excès — même ce qui est permis devient blâmable dans l’excès

Ce qui est unanimement permis

  1. Le daff (tambourin sans cymbalettes) lors des mariages, naissances et fêtes
  2. Le chant de guerre (hida’) et les anashid (chants) sans instruments avec un contenu décent
  3. Le chant des jeunes filles lors des fêtes de l’Aïd (hadith de Bukhari 949)

Conclusion : la responsabilité individuelle

Ce sujet illustre parfaitement ce qu’est l’ikhtilaf (divergence légitime) en Islam. Les deux positions — interdiction et permissibilité sous conditions — s’appuient sur des savants sérieux, des preuves textuelles, et une méthodologie rigoureuse.

Ma recommandation :

  1. Connaître les preuves avant de se positionner — c’est l’objet de cet article
  2. Respecter les deux avis — traiter de fasiq (pervers) celui qui écoute de la musique, ou de jahil (ignorant) celui qui l’interdit, sont deux attitudes contraires à la fraternité islamique
  3. Suivre son madhab avec connaissance de cause — dans le madhab Maliki par exemple, l’avis dominant est l’interdiction des instruments, mais la nuance existe
  4. Être honnête avec soi-même — si la musique te détourne de tes obligations religieuses, la réponse est claire, quelle que soit la position juridique

والله أعلم — Et Allah est plus Savant.


Sources consultées