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Les photos et selfies en Islam : ce que disent vraiment les savants

Entre interdiction des images et réalité du monde numérique — un sujet plus nuancé qu'il n'y paraît

Introduction : le musulman face aux réseaux sociaux

Chaque jour, des millions de musulmans ouvrent Instagram, prennent un selfie, filment leurs enfants, ou partagent une story. Et chaque jour, la même question revient : est-ce que c’est haram ?

La question n’est pas nouvelle. Elle se posait déjà au début du XXe siècle, quand la photographie s’est répandue dans le monde musulman. Mais avec les smartphones et les réseaux sociaux, elle est devenue incontournable.

Le sujet est sensible parce que les hadiths sur les images (taswir) sont parmi les plus sévères de toute la tradition prophétique. On y parle de malédiction, de châtiment le plus dur au Jour du Jugement, d’anges qui n’entrent pas dans une maison. Difficile de prendre ça à la légère.

Mais la vraie question est : de quoi parlent exactement ces hadiths ? Visent-ils les statues que fabriquaient les Arabes païens pour les adorer ? Les dessins faits à la main ? Ou toute forme de reproduction d’image, y compris la photographie numérique ?

Voyons ce que disent les textes — et ce qu’en ont déduit les savants.


Les hadiths sur les images (taswir) : les textes

Le châtiment le plus sévère

إِنَّ أَشَدَّ النَّاسِ عَذَابًا عِنْدَ اللَّهِ يَوْمَ الْقِيَامَةِ الْمُصَوِّرُونَ

« Les gens qui recevront le châtiment le plus sévère de la part d’Allah le Jour de la Résurrection seront les fabricants d’images (musawwirun). »

Référence : Sahih al-Bukhari 5950 — Rapporté par 'Abdullah ibn Mas’ud

Ce hadith est aussi rapporté dans Sahih Muslim avec un ajout important :

كُلُّ مُصَوِّرٍ فِي النَّارِ يَجْعَلُ لَهُ بِكُلِّ صُورَةٍ صَوَّرَهَا نَفْسًا فَتُعَذِّبُهُ فِي جَهَنَّمَ

« Tout fabricant d’images sera en Enfer. Pour chaque image qu’il a fabriquée, il lui sera donné une âme qui le châtiera dans la Géhenne. »

Référence : Sahih Muslim 2109c — Rapporté par 'Abdullah ibn Mas’ud

L’ordre de donner vie à sa création

مَنْ صَوَّرَ صُورَةً فَإِنَّ اللَّهَ مُعَذِّبُهُ، حَتَّى يَنْفُخَ فِيهَا الرُّوحَ وَلَيْسَ بِنَافِخٍ فِيهَا أَبَدًا

« Quiconque fabrique une image, Allah le châtiera jusqu’à ce qu’il y insuffle une âme — et il ne pourra jamais y insuffler une âme. »

Référence : Sahih al-Bukhari 2225 — Rapporté par Ibn 'Abbas

Ibn 'Abbas ajoute un conseil révélateur : « Si tu dois absolument le faire, dessine des arbres et des choses inanimées. » Ce détail est important — il montre que l’interdiction concerne spécifiquement les êtres dotés d’une âme (humains, animaux), pas toute forme de représentation.

Les anges qui n’entrent pas

لاَ تَدْخُلُ الْمَلاَئِكَةُ بَيْتًا فِيهِ كَلْبٌ وَلاَ صُورَةٌ

« Les anges n’entrent pas dans une maison où il y a un chien ou des images. »

Référence : Sahih Muslim 2106a — Rapporté par Abu Talha al-Ansari

Le rideau de 'Aïsha

Ce hadith est particulièrement instructif pour comprendre les nuances de l’interdiction :

قَدِمَ رَسُولُ اللَّهِ ﷺ مِنْ سَفَرٍ وَقَدْ سَتَرْتُ بِقِرَامٍ لِي عَلَى سَهْوَةٍ لِي فِيهَا تَمَاثِيلُ، فَلَمَّا رَآهُ رَسُولُ اللَّهِ ﷺ هَتَكَهُ وَقَالَ أَشَدُّ النَّاسِ عَذَابًا يَوْمَ الْقِيَامَةِ الَّذِينَ يُضَاهُونَ بِخَلْقِ اللَّهِ

Le Prophète ﷺ revint de voyage et trouva que 'Aïsha avait accroché un rideau décoré d’images. En le voyant, il le déchira et dit : « Les gens qui recevront le châtiment le plus sévère le Jour de la Résurrection seront ceux qui imitent la création d’Allah. »

Référence : Sahih al-Bukhari 5954 — Rapporté par 'Aïsha

Le point clé : après que le Prophète ﷺ eut déchiré le rideau, 'Aïsha en fit un ou deux coussins — et le Prophète ﷺ ne s’y opposa pas. Les mêmes images, une fois sur un objet qu’on piétine ou sur lequel on s’assoit, ne posaient plus le même problème. C’est un indice fondamental sur la raison de l’interdiction.


Le contexte historique : pourquoi cette sévérité ?

Pour comprendre ces hadiths, il faut se replacer dans le contexte de la révélation.

L’Arabie pré-islamique et l’idolâtrie

Les Arabes de la Jahiliyya (période pré-islamique) fabriquaient des statues et des images pour les adorer. La Ka’ba elle-même contenait 360 idoles. Le Coran raconte comment Ibrahim (Abraham) interpella son peuple :

Sourate Al-Anbiya (21:52)
« Que sont ces statues auxquelles vous êtes si dévoués ? »

L’interdiction des images s’inscrit dans une lutte directe contre l’idolâtrie (shirk). Le Prophète ﷺ a voulu couper toute voie menant au polythéisme — y compris la fabrication d’images qui pourraient un jour être vénérées.

Le mot-clé : musawwir

Le terme arabe المصوِّر (musawwir) utilisé dans les hadiths signifie littéralement « celui qui donne forme ». C’est aussi l’un des noms d’Allah :

Sourate Al-Hashr (59:24)
« C’est Lui Allah, le Créateur (al-Khaliq), Celui qui donne un commencement à toute chose (al-Bari’), le Formateur (al-Musawwir). À Lui les plus beaux noms. »

La gravité de l’acte vient de là : fabriquer une image d’un être vivant, c’est prétendre imiter l’acte créateur d’Allah — donner forme (taswir) à ce que seul Allah a le pouvoir de créer. C’est pourquoi le hadith dit : « Insuffle-lui une âme » — pour montrer l’absurdité de la prétention.


La distinction fondamentale : dessin/sculpture vs. photographie

C’est ici que le débat devient intéressant — et que les savants divergent.

Ce que les hadiths décrivent clairement

Tous les hadiths utilisent le verbe صوَّر (sawwara) — « former, façonner, dessiner ». Dans le contexte du VIIe siècle, cela désigne :

  • Les statues (tamathil) — sculptures en trois dimensions
  • Les dessins (suwar) faits à la main sur des tissus, murs, etc.
  • Les gravures et représentations artistiques manuelles

Ce sont des actes où l’homme crée activement une image par son imagination et son habileté.

La photographie : un acte de création ?

La photographie est apparue au XIXe siècle — plus de 1 200 ans après ces hadiths. La question que se sont posée les savants est la suivante :

Est-ce que capturer la lumière réfléchie par un objet existant revient au même que dessiner une image de sa propre main ?

Deux réponses se sont cristallisées.


Les avis des savants : interdiction stricte vs. permission sous conditions

Position 1 : la photographie est interdite (haram)

Principaux tenants : Al-Albani, certains savants saoudiens contemporains, Muhammad Sa’id Ramadan al-Buti

Argument : Le résultat est le même — une image d’un être vivant est produite. Peu importe le moyen (pinceau, appareil photo, smartphone), c’est le résultat qui compte. Al-Albani compare : dire que la photo n’est pas du taswir parce que c’est une machine qui le fait, c’est comme dire que tuer avec du poison n’est pas un meurtre parce qu’on n’a pas utilisé ses mains.

Exceptions admises : même dans cette position stricte, les savants reconnaissent des exceptions pour la nécessité (darura) :

  • Photos d’identité
  • Passeport, permis de conduire
  • Caméras de surveillance pour la sécurité
  • Documentation médicale ou judiciaire

Position 2 : la photographie est permise (sous conditions)

Principaux tenants : Muhammad Bakhit al-Muti’i (ancien Mufti d’Égypte), de nombreux savants d’Al-Azhar, Dar al-Ifta’ d’Égypte, la majorité des savants Maliki contemporains

Argument : La 'illa (raison juridique) de l’interdiction est l’imitation de la création d’Allah — le fait de créer une image par son propre talent et imagination. Or, la photographie ne crée rien : elle capture un reflet de ce qu’Allah a déjà créé. C’est comparable à un miroir ou à un reflet dans l’eau.

Muhammad Bakhit al-Muti’i a écrit un traité entier sur ce sujet au début du XXe siècle, défendant que la photographie « capture une ombre » (habs al-zill) et ne constitue pas du taswir au sens des hadiths.

Conditions de cette permission :

  1. L’image ne doit pas contenir de contenu interdit (nudité, 'awra)
  2. Elle ne doit pas être vénérée ou glorifiée
  3. Elle ne doit pas inciter au péché
  4. Elle ne doit pas mener à de l’ostentation (riya’) ou de l’orgueil (kibr)

La position Maliki

L’école Maliki se distingue des trois autres écoles sur ce sujet, et sa position mérite une attention particulière.

La règle Maliki sur les images

Selon l’Imam Malik — dans une narration rapportée par ses élèves — seules les représentations en trois dimensions (statues, sculptures) sont strictement interdites. Les images en deux dimensions (dessins sur tissu, papier, etc.) ne relèvent pas de la même interdiction.

Les savants Maliki classifient les images selon leur support et leur placement :

Interdit (haram) :

  • Les statues complètes d’êtres vivants avec tous leurs membres — par consensus des quatre écoles

Déconseillé (makruh) :

  • Les images 2D d’êtres vivants placées en position de respect (accrochées au mur, encadrées, exposées)

Permis (mubah) :

  • Les images 2D sur des supports piétinés ou non mis en valeur (tapis, coussins, vêtements)
  • Les images de choses inanimées (arbres, paysages, bâtiments)

Les références Maliki

Cette classification est documentée par les grands savants de l’école :

  • An-Nafrawi dans Al-Fawakih ad-Dawani : les images interdites sont celles « ayant une ombre » (tridimensionnelles) représentant des animaux complets
  • Ad-Dardeer dans Ash-Sharh al-Kabir : distinction entre images sur support respectable et support piétiné
  • 'Ileesh dans Manh al-Jalil : les images plates sur tissu ou papier sont makruh (déconseillées), pas haram

Application à la photographie

En appliquant ce raisonnement Maliki à la photographie :

  1. La photo est en deux dimensions — elle n’a pas d’ombre ni de corps. Elle entre donc dans la catégorie la moins restrictive.
  2. Elle ne constitue pas une création manuelle — l’appareil capture un reflet, il ne « forme » rien.
  3. Sur un écran, elle est encore plus éphémère — elle apparaît et disparaît, sans permanence matérielle.

C’est pourquoi la majorité des savants Maliki contemporains considèrent la photographie comme permise sous conditions, suivant la logique interne de leur propre école.


Le cas des réseaux sociaux : photos, vidéos, stories

Les photos de famille et de voyage

Selon la position permissive (qui est celle de la majorité des savants contemporains, y compris Maliki), prendre des photos de sa famille, de ses enfants, de ses voyages est en soi licite — à condition que :

  • Les photos respectent la pudeur islamique (haya’)
  • Elles ne contiennent pas de 'awra dévoilée
  • Elles ne soient pas prises dans un contexte interdit (lieu de péché, etc.)

Les selfies et les réseaux sociaux

C’est ici que la question devient moins juridique et plus spirituelle. Même les savants qui autorisent la photographie mettent en garde contre :

L’ostentation (riya’) : Poster des selfies pour montrer sa beauté, son corps, sa richesse ou son mode de vie luxueux — c’est un problème en soi, indépendamment de la question de l’image. Le Prophète ﷺ a dit :

« N’entre pas au Paradis celui qui a dans le cœur le poids d’un atome d’orgueil. »

Référence : Sahih Muslim 91a

La fitna (tentation) : Une femme qui poste des photos d’elle maquillée et parée devant des milliers de followers — ou un homme qui exhibe son physique — pose un problème de fitna, pas seulement de taswir.

Le temps perdu : Des heures passées à perfectionner une photo, à filtrer, à poster, à vérifier les likes — c’est du temps volé à ce qui compte : la prière, le dhikr, la famille, la science.

Les vidéos et les cours en ligne

La vidéo pose les mêmes questions que la photographie, avec un argument supplémentaire en faveur de la permission : elle peut servir à transmettre la science islamique, à enseigner le Coran, à donner des cours de fiqh. De nombreux savants qui enseignent via YouTube ou les réseaux sociaux considèrent implicitement la vidéo comme permise quand elle sert un objectif bénéfique.


Recommandations pratiques

Ce qui fait consensus

  1. Les statues et sculptures d’êtres vivants sont interdites — consensus des quatre écoles
  2. Les dessins faits à la main d’êtres vivants sont au minimum déconseillés — et interdits selon la majorité
  3. Les photos d’identité et de nécessité sont permises — même selon la position stricte
  4. Le contenu indécent est interdit — qu’il soit dessiné, photographié ou filmé

Ce qui relève de la divergence légitime

  1. La photographie en elle-même : interdite selon certains, permise selon d’autres — les deux positions sont argumentées
  2. Les photos accrochées au mur : plus problématique que les photos sur un téléphone, selon la logique Maliki
  3. Les images numériques sur écran : considérées par beaucoup comme encore moins problématiques que les photos imprimées, car éphémères

Ce que la sagesse recommande — même avec la permission

  1. Ne pas accrocher de grandes photos de personnes dans les pièces de prière — par précaution et respect du hadith sur les anges
  2. Éviter l’excès de selfies et la course aux likes — c’est une question de cœur, pas de fiqh
  3. Se poser la bonne question : « Est-ce que cette photo me rapproche d’Allah ou m’en éloigne ? »
  4. Utiliser les images pour le bien : documenter la science, enseigner le Coran, garder des souvenirs familiaux — pas pour l’ostentation
  5. Respecter la pudeur — toujours, sur toute plateforme

Synthèse

Question Position stricte Position permissive (majoritaire auj.) Position Maliki
Statues d’êtres vivants Haram Haram Haram
Dessins d’êtres vivants Haram Haram / Makruh Makruh (2D)
Photographie Haram (sauf nécessité) Halal (sous conditions) Halal (sous conditions)
Photos sur écran / digitales Haram Halal Halal
Selfies / réseaux sociaux Haram Dépend du contenu et de l’intention Dépend du contenu et de l’intention
Photos d’identité Halal (nécessité) Halal Halal

La question des images en Islam est un ikhtilaf (divergence) légitime entre savants qualifiés. Ce n’est pas un sujet où l’on peut trancher de manière absolue en disant « c’est haram, point final » ou « c’est halal, pas de souci ».

Ce qui ne fait aucun doute, en revanche, c’est l’intention derrière l’interdiction : protéger le monothéisme, couper les voies vers l’idolâtrie, et préserver la pudeur et la dignité du croyant.

Le musulman sincère prendra en compte les hadiths, comprendra leur contexte, suivra l’avis des savants de son école — et surtout, interrogera son propre cœur.

والله أعلم — Et Allah sait mieux.


Sources vérifiées

Hadiths cités

Hadith Collection Numéro Grade
« Les plus sévèrement châtiés seront les fabricants d’images » Sahih al-Bukhari 5950 Sahih
« Tout fabricant d’images sera en Enfer… » Sahih Muslim 2109c Sahih
« Quiconque fabrique une image, Allah le châtiera… » Sahih al-Bukhari 2225 Sahih
« Les anges n’entrent pas dans une maison où il y a un chien ou des images » Sahih Muslim 2106a Sahih
Le Prophète ﷺ déchire le rideau de 'Aïsha Sahih al-Bukhari 5954 Sahih
« Ceux qui imitent la création d’Allah… » (rideau) Sahih al-Bukhari 6109 Sahih
« Les fabricants d’images seront châtiés… insufflez la vie » Sahih al-Bukhari 5957 Sahih
« N’entre pas au Paradis celui qui a un atome d’orgueil » Sahih Muslim 91a Sahih

Versets coraniques

Références juridiques (fiqh Maliki)

  • An-Nafrawi, Al-Fawakih ad-Dawani — classification des images en école Maliki
  • Ad-Dardeer, Ash-Sharh al-Kabir — distinction support respectable / piétiné
  • 'Ileesh, Manh al-Jalil — images plates : makruh, pas haram
  • Muhammad Bakhit al-Muti’i, traité sur la photographie (habs al-zill) — ancien Mufti d’Égypte

Sources consultées