🌍 Contexte : un prophète au nom mystérieux
Parmi les vingt-cinq prophètes mentionnés dans le Coran, Dhul-Kifl est sans doute le plus mystérieux. Pas de sourate à son nom. Pas de récit détaillé. Seulement deux mentions, brèves mais élogieuses, dans deux sourates différentes. Et pourtant, ces quelques mots suffisent à nous apprendre l’essentiel.
Dhul-Kifl est mentionné dans la lignée des descendants d’Ibrahim, parmi les prophètes envoyés aux Bani Isra’il. Son époque exacte est incertaine, mais les savants le situent généralement après Ayyub et Ilyas, dans la période des prophètes d’Isra’il.
Son nom lui-même est un enseignement. « Dhul-Kifl » signifie « celui qui a la part » ou « celui qui a assumé la responsabilité ». Le mot « kifl » en arabe désigne une part, une portion, ou un engagement. Certains savants, comme Ibn Kathir le rapporte, estiment que ce nom lui fut donné parce qu’il prit sur lui une responsabilité que d’autres avaient refusée, et qu’il la porta avec fidélité jusqu’au bout.
📖 Première mention : parmi les endurants
La première mention de Dhul-Kifl dans le Coran se trouve dans la sourate Al-Anbiya, dans un passage qui énumère plusieurs prophètes et leurs qualités :
Sourate Al-Anbiya (21) : 85-86
« Et [mentionne] Isma’il, Idris et Dhul-Kifl. Tous faisaient partie des endurants. Nous les fîmes entrer en Notre miséricorde, car ils étaient vraiment du nombre des gens de bien. »
Trois informations essentielles dans ce court passage. Premièrement, Dhul-Kifl est mentionné aux côtés d’Isma’il et Idris — deux prophètes dont la grandeur est établie. Le simple fait d’être nommé dans leur compagnie est un honneur immense.
Deuxièmement, il est décrit comme faisant partie « des endurants » (min as-sabirin). La patience, dans le Coran, n’est pas une vertu parmi d’autres. C’est la vertu fondamentale, celle qui soutient toutes les autres. Être qualifié de patient par Allah Lui-même, c’est recevoir l’un des plus beaux certificats que l’on puisse obtenir.
Troisièmement, Allah dit qu’Il les « fit entrer en Sa miséricorde » et qu’ils étaient « du nombre des gens de bien ». C’est la récompense ultime : la miséricorde d’Allah et l’entrée dans le cercle des vertueux.
📖 Deuxième mention : parmi les meilleurs
La seconde mention se trouve dans la sourate Sad :
Sourate Sad (38) : 48
« Et rappelle-toi Isma’il, Al-Yasa’ et Dhul-Kifl, car ils sont tous parmi les meilleurs. »
Ici encore, Dhul-Kifl est nommé aux côtés de prophètes illustres : Isma’il, le fils d’Ibrahim qui accepta d’être sacrifié, et Al-Yasa’ (Elisée), successeur d’Ilyas. Et le verset se conclut par : « ils sont tous parmi les meilleurs » (kullun min al-akhyar).
Deux mentions. Deux fois, Allah le classe parmi les meilleurs de Sa création. Deux fois, Il le place aux côtés de grands prophètes. Même si nous ne connaissons pas les détails de sa vie, nous savons l’essentiel : Allah l’a agréé.
🔍 Qui était Dhul-Kifl ? Les avis des savants
Ibn Kathir consacre un chapitre à Dhul-Kifl dans son ouvrage Qisas al-Anbiya et rapporte les différents avis des savants sur son identité.
Premier avis : Certains savants, dont Ibn Jarir at-Tabari, l’identifient au prophète Ezéchiel (Hizqil en arabe), qui fut envoyé aux Bani Isra’il. Ce prophète est connu dans les traditions pour avoir invoqué Allah afin de ressusciter des gens qui avaient fui la mort.
Deuxième avis : D’autres savants estiment que Dhul-Kifl n’était pas un prophète au sens strict, mais un homme d’une vertu exceptionnelle parmi les Bani Isra’il. Selon ce récit, rapporté par Ibn Kathir, un prophète vieillissant demanda à son peuple qui accepterait de prendre sa succession en s’engageant à jeûner le jour, prier la nuit et ne jamais se mettre en colère. Un homme accepta cet engagement et y resta fidèle toute sa vie. On l’appela alors « Dhul-Kifl » — celui qui a pris l’engagement.
Troisième avis : Certains le considèrent comme un successeur du prophète Ilyas (Elie), qui aurait assumé la responsabilité de guider les Bani Isra’il après lui.
Ibn Kathir penche vers l’avis qu’il était bien un prophète, car le Coran le mentionne aux côtés de prophètes reconnus dans des passages qui énumèrent spécifiquement les prophètes. Toutefois, il reconnaît que la question reste sujette à discussion parmi les savants.
Ce que nous pouvons affirmer avec certitude, c’est ce que le Coran nous dit : il était endurant, il était parmi les gens de bien, et il était parmi les meilleurs.
🌟 Le récit de l’engagement
Parmi les récits rapportés par Ibn Kathir, le plus développé est celui de l’homme qui prit un engagement solennel. Selon ce récit, un prophète parmi les Bani Isra’il, devenu âgé, voulut désigner un successeur. Il posa trois conditions : jeûner chaque jour, prier chaque nuit, et ne jamais juger avec colère.
Personne n’osa se porter volontaire. Puis un homme se leva et dit : « Je le ferai. » Le prophète lui demanda à trois reprises s’il était sûr. Trois fois, l’homme confirma.
Et il tint parole. Jour après jour, année après année, il remplit son engagement sans faillir. Il jeûna, pria la nuit, et jugea les affaires des gens avec équité et sérénité, sans jamais céder à la colère.
Ibn Kathir rapporte que le diable tenta de le faire faillir à plusieurs reprises, se présentant sous différentes formes pour provoquer sa colère ou l’empêcher de dormir le peu qu’il s’autorisait. Mais Dhul-Kifl resta ferme à chaque fois.
C’est ce récit qui lui aurait valu son nom : Dhul-Kifl, celui qui a assumé la part, celui qui a tenu son engagement.
📢 La leçon du silence
Il y a quelque chose de profond dans le fait que le Coran ne nous donne pas plus de détails sur Dhul-Kifl. Nous vivons dans une époque où chacun veut être vu, reconnu, célébré. Où la valeur d’une personne se mesure à sa visibilité.
Dhul-Kifl nous rappelle que les plus grands aux yeux d’Allah ne sont pas forcément les plus connus aux yeux des hommes. Il n’a pas de sourate à son nom. Son histoire tient en quatre versets. Et pourtant, Allah le compte parmi les meilleurs de Sa création.
Combien de serviteurs d’Allah aujourd’hui vivent dans l’anonymat, prient la nuit sans que personne ne le sache, jeûnent sans en parler, tiennent leurs engagements sans chercher la reconnaissance ? Dhul-Kifl est leur modèle.
📖 Leçons à retenir
1. La patience est la reine des vertus
Dans les deux versets qui mentionnent Dhul-Kifl, la patience (sabr) et la bonté (ihsan) sont les seules qualités citées. Pas la richesse, pas la puissance, pas l’éloquence. Allah valorise la constance silencieuse plus que les exploits spectaculaires.
2. Tenir ses engagements est un acte d’adoration
Le nom même de Dhul-Kifl renvoie à un engagement tenu. Dans l’islam, respecter sa parole n’est pas une simple question d’honneur social : c’est un acte d’adoration. Le Prophète ﷺ a enseigné que le signe de l’hypocrite est de ne pas tenir ses promesses.
3. Les moins connus ont leur place auprès d’Allah
Dhul-Kifl n’est mentionné que deux fois dans le Coran. Mais chaque mention le place parmi les meilleurs. Cela montre qu’aux yeux d’Allah, la discrétion dans le bien vaut mieux que la célébrité dans le vide. Ce n’est pas la quantité de récits qui mesure la grandeur d’un serviteur.
4. La constance vaut plus que l’intensité
Jeûner un jour est facile. Jeûner chaque jour pendant des années demande une constance extraordinaire. Prier une nuit est accessible à beaucoup. Prier chaque nuit sans faillir est l’affaire des élus. Dhul-Kifl nous enseigne que la régularité dans le bien, même modeste, est plus aimée d’Allah que les actes exceptionnels mais éphémères.