🌍 Contexte : le peuple de Madyan
Les Madyanites vivaient dans une région située entre le Hijaz et la Palestine, le long des grandes routes commerciales. C’était un peuple de marchands et de négociants, habitués aux échanges avec les caravanes qui traversaient leur territoire.
Mais cette prospérité commerciale s’était construite sur la tromperie. Ibn Kathir rapporte que les gens de Madyan étaient connus pour deux grands fléaux : l’idolâtrie et la fraude dans le commerce. Ils trichaient sur les poids et les mesures, donnant moins que ce qui était dû à l’acheteur, et exigeant plus que ce qui leur revenait quand ils achetaient eux-mêmes. Ils coupaient aussi les routes, pratiquant le brigandage contre les voyageurs.
C’est dans ce contexte qu’Allah envoya Shu’ayb, un homme issu de leur propre peuple, pour les ramener à la droiture. Les savants le surnommèrent « Khatib al-Anbiya » (l’orateur des prophètes) en raison de l’éloquence et de la force de ses arguments. Ibn Kathir mentionne que certains savants considèrent qu’il serait un descendant d’Ibrahim, et d’autres rapportent qu’il aurait été le beau-père de Moussa.
📢 L’appel : monothéisme et justice commerciale
Le message de Shu’ayb était double. Comme tous les prophètes, il appela d’abord son peuple à adorer Allah seul. Mais il y ajouta un commandement que l’on ne retrouve avec autant d’insistance chez aucun autre prophète : l’honnêteté dans les transactions commerciales.
Sourate Al-A’raf (7) : 85
« Et aux Madyan, leur frère Shu’ayb : “Ô mon peuple, dit-il, adorez Allah. Vous n’avez point de divinité en dehors de Lui. Une preuve vous est venue de votre Seigneur. Donnez la pleine mesure et le plein poids, ne diminuez pas les valeurs des gens, et ne semez pas la corruption sur terre après qu’elle ait été réformée. Ce sera mieux pour vous si vous êtes croyants.” »
Shu’ayb insistait : la fraude commerciale n’est pas une petite affaire. Tricher sur la balance, c’est voler, et voler, c’est semer la corruption sur terre. Dans une autre sourate, il précisa encore son appel :
Sourate Hud (11) : 84-85
« Et aux Madyan, leur frère Shu’ayb. Il dit : “Ô mon peuple, adorez Allah. Vous n’avez point de divinité autre que Lui. Et ne diminuez pas la mesure et le poids. Je vous vois dans l’aisance et je crains pour vous le châtiment d’un Jour qui vous cernera de toutes parts. Ô mon peuple, donnez la pleine mesure et le plein poids, en toute justice. Ne lésez pas aux gens leurs biens et ne semez pas la corruption sur terre, en fauteurs de troubles.” »
« Je vous vois dans l’aisance » : Shu’ayb ne s’adressait pas à des miséreux contraints de voler pour survivre. Il parlait à des riches qui trichaient par pure cupidité. Ils avaient tout ce qu’il fallait pour vivre honnêtement, mais l’avidité les aveuglait.
💰 La fraude : un péché que Shu’ayb combattit sans relâche
Pourquoi cette insistance sur le commerce ? Parce que la malhonnêteté dans les échanges empoisonne toute la société. Quand le marchand ment, la confiance disparaît. Quand la balance est faussée, c’est la justice elle-même qui est trahie.
Shu’ayb les avertit que ce qu’Allah leur avait laissé de licite valait bien mieux que leurs gains frauduleux :
Sourate Hud (11) : 86
« Ce qui reste auprès d’Allah est bien meilleur pour vous, si vous êtes croyants. Et je ne suis pas un gardien pour vous. »
Il ne se présentait pas comme un policier chargé de les surveiller, mais comme un conseiller sincère qui voulait leur bien. Le gain licite, même moindre en apparence, est béni par Allah et porte ses fruits dans cette vie et dans l’au-delà.
🙉 Le rejet : moqueries et menaces
Comme pour tant d’autres prophètes avant lui, la réponse du peuple de Madyan fut le rejet, la moquerie et la menace. Ils commencèrent par se moquer de sa prière :
Sourate Hud (11) : 87
« Ils dirent : “Ô Shu’ayb, est-ce que ta Salat te commande de nous faire abandonner ce qu’adoraient nos ancêtres, ou de cesser de faire de nos biens ce que nous voulons ? Est-ce que vraiment c’est toi le sage, le droit ?” »
Le sarcasme était évident : « C’est ta prière qui t’a rendu fou ? » Puis ils le traitèrent d’ensorcelé :
Sourate Ash-Shu’ara (26) : 185-186
« Ils dirent : “Tu n’es qu’un ensorcelé. Tu n’es qu’un être humain comme nous ; et nous pensons que tu es du nombre des menteurs.” »
Pour eux, un homme qui leur demandait d’être honnêtes devait forcément être fou ou ensorcelé. Quelle ironie : ils trouvaient plus raisonnable de tricher que d’être justes !
Puis les menaces se précisèrent :
Sourate Al-A’raf (7) : 88
« Les grands de son peuple qui s’enflaient d’orgueil dirent : “Nous t’expulserons certes de notre cité, ô Shu’ayb, toi et ceux qui ont cru avec toi, à moins que vous ne reveniez à notre religion.” Il dit : “Même si nous la détestons ?” »
Shu’ayb répondit avec une fermeté tranquille. Il ne pouvait pas revenir à l’idolâtrie après qu’Allah l’en avait sauvé. Et il souligna l’absurdité de leur proposition : ils voulaient forcer quelqu’un à adorer ce qu’il savait être faux.
⚡ La menace du châtiment
Shu’ayb, malgré le rejet, ne cessa pas de les avertir. Il leur rappela le sort des peuples précédents qui avaient refusé les messagers d’Allah :
Sourate Hud (11) : 89
« Ô mon peuple, que votre opposition envers moi ne vous attire pas un malheur semblable à ce qui a frappé le peuple de Nuh, ou le peuple de Hud, ou le peuple de Salih. Et le peuple de Lut n’est pas loin de vous. »
Le rappel était clair : ces peuples aussi se croyaient invincibles. Ces peuples aussi avaient rejeté leurs prophètes. Et chacun d’entre eux avait été anéanti. Puis il leur ouvrit une porte d’espérance :
Sourate Hud (11) : 90
« Et implorez le pardon de votre Seigneur puis repentez-vous à Lui. Mon Seigneur est vraiment Miséricordieux et plein d’amour. »
Même après toutes leurs moqueries et menaces, Shu’ayb leur offrait encore la possibilité du repentir. Mais ils refusèrent.
🙊 L’aveu étrange du peuple
Le peuple de Madyan fit un aveu surprenant. Malgré leur rejet, ils reconnurent implicitement la force de ses arguments :
Sourate Hud (11) : 91
« Ils dirent : “Ô Shu’ayb, nous ne comprenons pas grand-chose de ce que tu dis, et en vérité nous te considérons comme un faible parmi nous. Et n’eût été ton clan, nous t’aurions lapidé. Tu n’es pour nous nullement puissant.” »
C’est la réponse classique de celui qui refuse la vérité : « Je ne comprends pas ce que tu dis » – non pas parce que le message est confus, mais parce qu’il ne veut pas l’entendre. Et leur menace révélait leur faiblesse : ils ne le tuaient pas par peur de représailles de son clan, non par respect pour sa personne ou son message.
Shu’ayb leur répondit :
Sourate Hud (11) : 92
« Il dit : “Ô mon peuple, mon clan vous est-il plus cher qu’Allah, pour que vous Le reléguiez derrière vous ? Mon Seigneur embrasse tout ce que vous faites.” »
🌑 Le châtiment : le tremblement, le cri et le jour de l’ombre
Quand toute chance de repentir fut épuisée, le châtiment s’abattit. Le Coran décrit cette destruction de différentes manières selon les sourates, car les savants expliquent que les gens de Madyan et les gens d’Al-Ayka (la forêt, un autre groupe auquel Shu’ayb fut envoyé) furent châtiés différemment.
Pour le peuple de Madyan, ce fut d’abord un tremblement de terre (rajfa) accompagné d’un cri terrible (sayha) :
Sourate Al-A’raf (7) : 91-92
« Le tremblement [de terre] les saisit, et ils se retrouvèrent gisant dans leurs demeures. Ceux qui traitaient Shu’ayb de menteur [périrent] comme s’ils n’y avaient jamais vécu. Ceux qui traitaient Shu’ayb de menteur furent ceux-là les perdants. »
Sourate Hud (11) : 94-95
« Et quand vint Notre ordre, Nous sauvâmes Shu’ayb et ceux qui avaient cru avec lui, par une miséricorde de Notre part. Et le cri saisit les injustes, et ils se retrouvèrent gisant dans leurs demeures, comme s’ils n’y avaient jamais prospéré. Que périssent les Madyan, tout comme ont péri les Thamud ! »
Pour les gens d’Al-Ayka, ce fut le châtiment du jour de l’ombre (yawm adh-dhulla). Ibn Kathir rapporte qu’il leur vint une chaleur insupportable, puis un nuage apparut et ils se rassemblèrent sous son ombre, croyant y trouver un soulagement. C’est alors que le châtiment les frappa :
Sourate Ash-Shu’ara (26) : 189
« Puis ils le traitèrent de menteur. Alors le châtiment du jour de l’ombre les saisit. Ce fut le châtiment d’un jour terrible. »
🕊️ Shu’ayb et les croyants épargnés
Comme pour chaque peuple châtié, Allah sauva Son prophète et ceux qui avaient cru avec lui. Shu’ayb se détourna de son peuple avec tristesse, car il avait tout fait pour les sauver :
Sourate Al-A’raf (7) : 93
« Il se détourna d’eux et dit : “Ô mon peuple, je vous ai bien transmis les messages de mon Seigneur et je vous ai donné conseil. Comment donc m’affliger pour un peuple mécréant ?” »
Cette phrase révèle la grandeur d’âme de Shu’ayb. Malgré tout ce que son peuple lui avait fait subir – les moqueries, les menaces d’expulsion, les insultes – il ressentait de la tristesse à leur destruction. Mais il avait rempli sa mission : il avait transmis le message et donné le conseil le plus sincère.
📖 Leçons à retenir
1. L’honnêteté dans le commerce est un acte d’adoration
Shu’ayb lia indissociablement le monothéisme et la justice commerciale. Adorer Allah seul et tricher sur la balance sont incompatibles. Pour le musulman, chaque transaction honnête est un acte de foi, et chaque fraude est une trahison de cette foi.
2. La fraude économique est aussi grave que l’idolâtrie
Le châtiment du peuple de Madyan fut aussi terrible que celui des peuples de Nuh, de 'Ad ou de Thamud, qui furent châtiés pour leur idolâtrie. La corruption économique détruit la société tout autant que l’égarement spirituel.
3. L’éloquence au service de la vérité
Shu’ayb mérita le surnom de « l’orateur des prophètes » parce qu’il utilisait son don de la parole pour le bien. L’éloquence est un outil puissant : elle peut servir à tromper ou à guider. Shu’ayb nous montre qu’il faut mettre ses talents au service de la vérité.
4. L’avidité aveugle
Le peuple de Madyan vivait dans l’aisance. Ils n’avaient aucun besoin de tricher. Mais la cupidité les poussa à vouloir toujours plus, au point de rejeter un prophète qui leur demandait simplement d’être justes. L’avidité est un voile sur le coeur qui empêche de voir la vérité.
5. Le repentir reste toujours possible, jusqu’à ce qu’il soit trop tard
Shu’ayb offrit à son peuple la possibilité du pardon jusqu’au dernier moment. Allah est « Miséricordieux et plein d’amour ». Mais quand le temps du repentir est passé, le châtiment devient inévitable.