🌍 Contexte : une lignée prophétique bénie
Ya’qub appartient à l’une des lignées les plus nobles de l’histoire de l’humanité. Il est le fils d’Ishaq, lui-même fils d’Ibrahim, l’ami intime d’Allah. Trois générations de prophètes, liées par le sang et par la foi.
Allah a béni cette famille de manière exceptionnelle. Lorsqu’Ibrahim fut mis à l’épreuve et qu’il réussit chaque fois, Allah lui accorda une descendance de prophètes :
Sourate Al-Anbiya (21) : 72
« Et Nous lui donnâmes Ishaq et, de surcroît, Ya’qub, et Nous fîmes de chacun d’eux des gens de bien. »
Ya’qub est aussi connu sous un autre nom : Isra’il. C’est de lui que descendent les douze tribus des Bani Isra’il (les enfants d’Isra’il), car il eut douze fils. Parmi eux, le plus célèbre est sans doute Yusuf, dont le Coran raconte l’histoire dans une sourate entière.
Le Prophète ﷺ a souligné la noblesse de cette lignée :
« Le noble, fils du noble, fils du noble, fils du noble : Yusuf fils de Ya’qub fils d’Ishaq fils d’Ibrahim. »
— Sahih al-Bukhari, n°3390
Quatre prophètes, de père en fils. Rares sont les familles à avoir reçu un tel honneur.
📖 Le testament d’Ibrahim à ses fils
Ibrahim et Ya’qub partageaient une même obsession : que leurs enfants restent sur le droit chemin après leur mort. Ce n’était pas une inquiétude ordinaire. Ils savaient que la plus grande richesse qu’un père puisse transmettre, ce n’est ni l’or ni les terres, mais la foi en Allah.
Sourate Al-Baqarah (2) : 132
« Et c’est ce qu’Ibrahim recommanda à ses fils, de même que Ya’qub : “Ô mes fils, certes Allah vous a choisi la religion : ne mourrez point, donc, autrement qu’en Soumis [à Allah].” »
Ce verset montre que la préoccupation première de ces prophètes n’était pas le confort matériel de leurs enfants, mais leur foi. Ils voulaient s’assurer que le tawhid (l’unicité d’Allah) serait transmis de génération en génération.
💔 L’épreuve de la séparation
L’histoire de Ya’qub est indissociable de celle de son fils Yusuf. Et c’est dans cette relation entre un père et son enfant que se joue l’une des plus grandes épreuves du Coran.
Ya’qub aimait profondément Yusuf. Ce n’était pas un amour injuste envers ses autres fils, mais une affection particulière qu’Allah avait placée dans son coeur, car il pressentait le destin exceptionnel de cet enfant. Lorsque le jeune Yusuf lui raconta son rêve dans lequel onze étoiles, le soleil et la lune se prosternaient devant lui, Ya’qub comprit immédiatement. Il avertit son fils de ne pas raconter ce rêve à ses frères.
Mais la jalousie avait déjà pris racine dans le coeur des frères. Un jour, ils demandèrent à leur père de les laisser emmener Yusuf jouer avec eux. Ya’qub, qui avait un mauvais pressentiment, hésita. Puis il accepta.
Les frères jetèrent Yusuf dans un puits. Le soir venu, ils revinrent vers leur père en pleurant, portant la chemise de Yusuf tachée de faux sang. Ils dirent qu’un loup l’avait dévoré.
Mais Ya’qub ne fut pas dupe. Il regarda la chemise : elle n’était pas déchirée. Comment un loup aurait-il pu dévorer un enfant sans déchirer ses vêtements ?
Sourate Yusuf (12) : 18
« Ils vinrent avec du faux sang sur sa chemise. Il dit : “Vos âmes vous ont plutôt suggéré quelque chose… [Il ne me reste plus qu’une] patience convenable (sabrun jamil). C’est Allah qu’il faut appeler au secours contre ce que vous décrivez.” »
🤲 Sabrun jamil : la patience convenable
Cette expression — sabrun jamil — est l’un des enseignements les plus profonds du Coran. Qu’est-ce que la « patience convenable » ?
Ibn Kathir rapporte, d’après les savants, que la patience convenable est celle qui ne s’accompagne d’aucune plainte aux gens. On ne gémit pas devant les créatures. On ne raconte pas son malheur à tout le monde. On garde sa dignité et on s’adresse uniquement à Allah.
Ya’qub savait que ses fils mentaient. Il savait que Yusuf était probablement vivant. Mais il ne pouvait rien faire. Il ne savait pas où était son enfant, ni ce qui lui était arrivé. Alors il fit ce que font les plus grands : il plaça sa confiance en Allah et attendit.
Cette patience dura des années. Des décennies, même. Imaginez un père qui perd son fils enfant et qui ne le retrouve que des dizaines d’années plus tard. Chaque matin, se lever sans savoir. Chaque nuit, prier pour qu’Allah le protège, où qu’il soit.
😢 Les yeux blanchis de tristesse
Ya’qub ne pleurait pas devant ses fils. Il ne se plaignait pas aux gens. Mais la douleur, elle, ne le quittait jamais. Elle était là, silencieuse, profonde, constante.
Des années passèrent. Puis vint une deuxième épreuve : lors d’un voyage en Egypte pour chercher des provisions en période de famine, le frère de Yusuf, Binyamin, fut retenu là-bas. Ya’qub perdit ainsi un deuxième fils.
La douleur accumulée finit par affecter son corps. Il pleura tellement que ses yeux perdirent la vue :
Sourate Yusuf (12) : 84
« Et il se détourna d’eux et dit : “Que mon chagrin est grand pour Yusuf !” Et ses yeux blanchirent de tristesse. Et il contenait [sa douleur]. »
Ses fils, exaspérés par ce deuil qu’ils trouvaient interminable, lui dirent :
Sourate Yusuf (12) : 85
« Ils dirent : “Par Allah ! Tu ne cesseras pas d’évoquer Yusuf, jusqu’à ce que tu en périsses ou que tu sois au nombre des morts.” »
Autrement dit : « Tu vas te tuer à force de pleurer ! Oublie-le ! » Mais un père n’oublie pas son enfant. Et Ya’qub leur répondit par des mots qui résonnent à travers les siècles.
🌟 La plainte adressée à Allah seul
Face aux reproches de ses fils, Ya’qub ne leur adressa pas de reproche en retour. Il prononça une parole qui est devenue l’un des versets les plus touchants du Coran :
Sourate Yusuf (12) : 86
« Il dit : “Je ne me plains qu’à Allah de mon tourment et de mon chagrin, et je sais de la part d’Allah ce que vous ne savez pas.” »
« Je ne me plains qu’à Allah. » Ya’qub ne dit pas qu’il ne souffre pas. Il souffre terriblement. Mais il choisit de diriger sa plainte vers Celui qui peut y répondre, pas vers les créatures qui ne peuvent rien pour lui.
Et la fin du verset est remarquable : « Je sais de la part d’Allah ce que vous ne savez pas. » Malgré des décennies de séparation, malgré la cécité, malgré l’accumulation des épreuves, Ya’qub savait au fond de lui que Yusuf était vivant. C’était une certitude que seule la foi pouvait maintenir.
🕊️ N’abandonnez jamais l’espoir
Ya’qub envoya alors ses fils en Egypte, leur demandant de chercher Yusuf et son frère. Et il leur donna un conseil qui est un commandement pour tout croyant :
Sourate Yusuf (12) : 87
« Ô mes fils, partez et enquérez-vous de Yusuf et de son frère. Et ne désespérez pas de la miséricorde d’Allah, car ne désespèrent de la miséricorde d’Allah que les gens mécréants. »
Ce verset est d’une puissance extraordinaire. Après toutes ces années de souffrance, Ya’qub affirme qu’il est interdit de perdre espoir en Allah. Le désespoir est le contraire même de la foi. Tant qu’un serviteur croit en Allah, il sait qu’un soulagement peut venir à tout instant.
🎉 Les retrouvailles
Et le soulagement vint. En Egypte, Yusuf — devenu entre-temps un ministre puissant — se fit reconnaître par ses frères. Il leur pardonna et leur demanda de ramener toute la famille.
Il leur donna sa chemise et leur dit :
Sourate Yusuf (12) : 93
« Emportez ma chemise que voici, et appliquez-la sur le visage de mon père : il recouvrera la vue. Et amenez-moi toute votre famille. »
Les frères partirent. Et avant même leur arrivée, Ya’qub sentit l’odeur de Yusuf :
Sourate Yusuf (12) : 94
« Et dès que la caravane eut quitté [l’Egypte], leur père dit : “En vérité, je trouve l’odeur de Yusuf, même si vous pensez que je radote.” »
Son entourage pensa qu’il délirait. Mais quand la chemise fut posée sur son visage, le miracle se produisit :
Sourate Yusuf (12) : 96
« Puis, quand le porteur de bonne nouvelle arriva, il l’appliqua sur son visage et celui-ci recouvra la vue. [Ya’qub] dit : “Ne vous avais-je pas dit que je sais de la part d’Allah ce que vous ne savez pas ?” »
Allah rendit la vue à Ya’qub. La même vue qu’il avait perdue à force de pleurer. La patience avait porté ses fruits. L’espoir n’avait pas été vain.
Ya’qub rejoignit Yusuf en Egypte avec toute sa famille. Le rêve que Yusuf avait fait enfant — les onze étoiles, le soleil et la lune se prosternant devant lui — s’accomplit enfin.
⚰️ Le testament sur le lit de mort
Des années plus tard, quand Ya’qub sentit la mort approcher, sa dernière préoccupation ne fut ni ses biens, ni ses terres, ni l’avenir politique de ses fils. Sa dernière préoccupation fut leur foi.
Sourate Al-Baqarah (2) : 133
« Etiez-vous témoins quand la mort se présenta à Ya’qub et qu’il dit à ses fils : “Qu’adorerez-vous après moi ?” Ils répondirent : “Nous adorerons ta Divinité et la Divinité de tes pères, Ibrahim, Isma’il et Ishaq, Divinité Unique et à laquelle nous sommes Soumis.” »
Sur son lit de mort, Ya’qub ne dit pas « prenez soin de mes troupeaux » ou « protégez mes terres ». Il dit : « Qu’adorerez-vous après moi ? » C’est la question la plus importante qu’un parent puisse poser à ses enfants.
Et ses fils répondirent exactement ce qu’il voulait entendre : « Nous adorerons ton Dieu et le Dieu de tes pères. » La mission était accomplie. Le tawhid serait transmis.
📖 Leçons à retenir
1. La patience convenable (sabrun jamil)
La patience de Ya’qub n’est pas la résignation passive de celui qui abandonne. C’est une patience active, digne, qui refuse de se plaindre aux créatures et ne s’adresse qu’à Allah. Quand une épreuve nous frappe, la première réaction devrait être de nous tourner vers Allah, pas vers les gens.
2. Ne jamais désespérer de la miséricorde d’Allah
Après des décennies de séparation et de douleur, Ya’qub affirme encore que le désespoir est incompatible avec la foi. Quelle que soit la durée de l’épreuve, la miséricorde d’Allah peut tout changer en un instant. La nuit la plus sombre finit toujours par céder la place à l’aube.
3. Transmettre la foi avant toute chose
Sur son lit de mort, Ya’qub ne pensa qu’à une chose : la foi de ses enfants. C’est un rappel pour chaque parent. On investit beaucoup d’énergie dans l’éducation scolaire, les activités, la réussite matérielle de nos enfants. Mais leur avons-nous transmis ce qui compte vraiment ?
4. La certitude intérieure (yaqin)
Ya’qub « savait de la part d’Allah » ce que les autres ne savaient pas. Cette certitude intérieure, nourrie par la foi, lui permit de tenir pendant des décennies. La conviction profonde que tout est entre les mains d’Allah est la source de toute sérénité.
5. L’épreuve a une fin
Ya’qub retrouva Yusuf. Il recouvra la vue. Sa famille fut réunie. Chaque épreuve dans cette vie a une fin. Et pour ceux qui patientent, la récompense dépasse toujours ce qui a été perdu.