Pourquoi cette question me touche
Je regardais un documentaire sur le Pakistan lorsqu’une séquence m’a arrêté : des chrétiens réunis dans une église commémoraient des proches tués dans un attentat-suicide revendiqué au nom de l’Islam. Ces personnes vivaient leur vie et pratiquaient leur foi. Elles ne combattaient personne.
Ma réaction immédiate a été de penser que ces meurtres trahissaient l’Islam. Puis une question plus exigeante s’est imposée : est-ce seulement ma sensibilité qui me le fait dire, ou est-ce réellement ce que montrent les sources ?
Je ne veux pas répondre par une formule rassurante. Dire que « cela n’a rien à voir avec l’Islam » évite d’examiner les textes que les groupes violents invoquent. Dire à l’inverse que « l’Islam produit forcément la violence » confond une religion, ses textes, quinze siècles d’interprétations et les choix politiques de groupes particuliers.
Il faut donc regarder les deux réalités en face : le Coran contient des versets de combat, et des hommes ont commis des crimes en prétendant les appliquer. Mais un texte ne s’applique jamais tout seul. Il est lu à travers une méthode, un contexte, une tradition juridique et une autorité. C’est précisément à cet endroit que la question du fondamentalisme devient sérieuse.
Ce que recouvre le mot « fondamentalisme »
Le mot n’est pas né dans le vocabulaire islamique. Il a été forgé dans les milieux protestants américains des années 1920, avant d’être étendu à des mouvements religieux et politiques très différents. L’historien Malise Ruthven souligne d’ailleurs qu’il reste difficile à définir avec précision.
Dans l’usage courant, « fondamentaliste » peut désigner au moins trois choses qu’il ne faut pas confondre :
- une personne attachée à une lecture stricte de ses textes religieux ;
- un projet politique qui veut organiser l’État selon une conception religieuse ;
- un mouvement qui légitime la contrainte ou la violence pour imposer cette conception.
Ces trois réalités peuvent se croiser, mais elles ne sont pas identiques. Une pratique religieuse rigoriste n’aboutit pas mécaniquement au terrorisme. Tous les islamistes ne sont pas des jihadistes, et tous les musulmans conservateurs ne sont pas des islamistes.
Le mot devient même trompeur s’il laisse croire qu’il suffirait de « revenir aux fondements » pour devenir violent. Un retour sérieux au Coran et à la Sunnah oblige aussi à revenir aux limites morales, aux règles d’interprétation et aux avertissements contre l’injustice. Le problème n’est donc pas la présence des sources. Il est la manière de les sélectionner et de les faire parler.
L’Islam autorise-t-il la violence ?
La réponse honnête est oui, dans certaines situations. L’Islam n’est pas un pacifisme absolu. Le Coran autorise le combat, le Prophète ﷺ a dirigé des expéditions militaires et le droit musulman classique comporte des chapitres consacrés à la guerre.
Le nier rendrait toute la suite fragile. Mais « la guerre peut être licite » ne signifie pas que toute violence devient licite, encore moins que chaque croyant peut choisir ses ennemis et les tuer.
Le Coran formule simultanément une autorisation et une limite :
« Combattez ceux qui vous combattent, mais ne transgressez pas. »
— Coran 2:190
Le même Livre ordonne la justice même face à un peuple détesté :
« Que la haine pour un peuple ne vous incite pas à être injustes. »
— Coran 5:8
La colère, la vengeance et même l’existence d’un conflit ne suspendent donc pas la morale. Pour comprendre les passages guerriers, il faut distinguer deux questions : qui peut décider qu’un combat est légitime ? et qu’est-il permis de faire pendant ce combat ? Un groupe peut prétendre défendre une cause juste tout en employer des moyens formellement interdits.
Le droit classique a traité le jihad armé comme une question de droit public, liée à une autorité et à une collectivité, non comme une vengeance privée. En cas d’invasion, plusieurs juristes ont certes considéré que la défense pouvait devenir une obligation individuelle. Même dans ce cas, les interdits concernant la trahison, le suicide et les personnes qui ne combattent pas ne disparaissent pas.
Pour l’analyse détaillée des passages souvent cités hors contexte, il est utile de lire aussi Les versets de combat dans le Coran.
Les limites que les textes imposent
La vie humaine n’est pas disponible
Le principe de départ est clair :
« Ne tuez pas la vie qu’Allah a rendue sacrée, sauf en droit. »
— Coran 17:33
L’expression « sauf en droit » ne donne pas un permis de tuer à celui qui se croit juste. Elle renvoie à un ordre juridique, à des preuves et à une autorité. La certitude personnelle d’un militant ne remplace pas un jugement.
Le Coran ne transforme pas non plus le non-musulman paisible en ennemi :
« Allah ne vous défend pas d’être bons et équitables envers ceux qui ne vous ont pas combattus. »
— Coran 60:8
Le verset suivant distingue précisément ces personnes de celles qui combattent et expulsent. L’appartenance religieuse ne suffit donc pas à faire d’un individu une cible.
Les femmes et les enfants ne doivent pas être visés
Dans un hadith authentique, le Prophète ﷺ voit une femme tuée pendant une expédition et interdit le meurtre des femmes et des enfants (Sahih al-Bukhari 3015). Le récit figure également dans le Muwatta de l’imam Malik, ouvrage central de l’école malékite (Muwatta Malik, livre 21, hadith 9).
Abu Bakr, premier calife, transmet la même discipline à un chef militaire : ne pas tuer les femmes, les enfants et les vieillards infirmes, ne pas détruire les lieux habités et laisser les religieux retirés à leur pratique (Muwatta Malik, livre 21, hadith 10).
Ce texte est particulièrement important. Il ne décrit pas une situation idéale en temps de paix, mais des limites imposées à une armée en campagne.
Le pacte protège la personne non musulmane
Le Prophète ﷺ avertit que celui qui tue une personne bénéficiant d’un pacte avec les musulmans ne sentira pas le parfum du Paradis (Sahih al-Bukhari 3166). La formulation est sévère parce que le meurtre s’ajoute à la trahison d’un engagement.
Les catégories juridiques anciennes ne se superposent pas parfaitement à la citoyenneté moderne. Mais des fidèles paisibles réunis dans leur église ne deviennent pas des combattants par leur seule foi. Lorsqu’ils vivent sous une protection, un pacte ou une citoyenneté commune, les viser délibérément ajoute encore la violation de cet engagement au meurtre de personnes qui ne combattent pas.
Le Coran mentionne d’ailleurs, parmi les lieux que la défense contre l’oppression préserve, les ermitages, les églises, les synagogues et les mosquées (Coran 22:40). Il est difficile de transformer honnêtement ce passage en autorisation d’attaquer des chrétiens pendant leur culte.
Le suicide ne devient pas licite en changeant son nom
L’attentat-suicide cumule deux questions distinctes : se donner la mort et tuer les personnes présentes. Le fait de le nommer « opération de martyre » ne tranche aucune des deux.
Le Coran formule directement l’interdit : « Ne vous tuez pas vous-mêmes » (Coran 4:29).
Un récit authentique décrit un combattant dont le courage impressionnait ses compagnons. Gravement blessé, il mit fin à ses jours. Le Prophète ﷺ condamna son acte malgré sa bravoure au combat (Sahih al-Bukhari 2898). Le contexte guerrier n’avait donc pas rendu le suicide licite.
Si l’explosion vise en plus des fidèles, des passants ou des enfants, la revendication religieuse ne peut effacer la seconde transgression. Elle ne transforme pas les victimes en combattants.
Comment une lecture devient extrémiste
Les groupes violents n’inventent pas toujours leurs citations. Leur manipulation est plus subtile : ils choisissent des fragments réels, puis retirent ce qui en limite l’usage.
1. Isoler le texte de son passage
Un ordre révélé pendant un conflit devient une consigne permanente contre tous les non-musulmans. Les pactes, les exceptions et les appels à la paix situés autour du verset disparaissent. Cette méthode est examinée plus en détail dans Principes éternels et applications contextuelles.
2. Remplacer la tradition juridique par une lecture immédiate
Littéral ne veut pas dire simple. Un verset peut être authentique et son application fausse. Il faut connaître la langue, les circonstances de révélation, les autres textes sur le même sujet, la hiérarchie des preuves et les divergences entre juristes.
La lecture extrémiste court-circuite ce travail. Elle donne à un chef clandestin ou à un jeune militant l’autorité de déclarer une guerre, d’identifier les cibles et de prononcer les jugements.
3. Étendre le takfîr
Le takfîr consiste à déclarer une personne mécréante. Dans les idéologies jihadistes, cette accusation permet d’abord d’exclure des musulmans de la communauté, puis de rendre leur sang prétendument licite.
Les sources appellent pourtant à une prudence extrême. En situation de combat, le Coran interdit de dire à celui qui offre une salutation de paix : « Tu n’es pas croyant » (Coran 4:94). Le Prophète ﷺ avertit aussi que l’accusation de mécréance lancée sans droit retombe nécessairement sur l’un des deux hommes (Sahih al-Bukhari 6104).
La prudence demandée par ces textes est l’inverse de la mécanique extrémiste, qui multiplie les exclusions jusqu’à ne laisser qu’un petit groupe persuadé d’incarner seul l’Islam.
4. Sacraliser un projet politique
Une organisation peut avoir des objectifs de pouvoir, de territoire ou de revanche tout en parlant constamment de religion. Le vocabulaire sacré ne rend pas automatiquement ses choix conformes à la révélation.
La violence extrémiste se nourrit souvent d’un mélange : griefs réels, occupation ou répression, propagande, sentiment d’humiliation, rivalités politiques, puis sélection de textes destinés à donner à l’ensemble une légitimité divine. Reconnaître les causes politiques n’excuse aucun crime. Cela évite simplement de prendre la propagande du groupe pour une explication théologique complète.
5. Confondre dureté et fidélité
La rigueur peut être une vertu. L’excès n’en est pas une. Le Prophète ﷺ a répété trois fois un avertissement contre ceux qui versent dans l’exagération et la subtilité outrancière en religion (Sahih Muslim 2670).
Une lecture n’est pas plus fidèle parce qu’elle est plus dure. Elle est fidèle si elle respecte l’ensemble des preuves, y compris celles qui contraignent la colère de celui qui lit.
Ce qui est clair et ce qui reste discuté
Une méthodologie rigoureuse oblige à indiquer le degré de certitude.
Ce qui est clair
- La vie humaine est sacrée et ne peut être prise sans droit.
- La haine d’un groupe ne justifie pas l’injustice.
- Le Coran ordonne l’équité et autorise la bonté envers les non-musulmans qui ne combattent pas.
- Le Prophète ﷺ a interdit de viser les femmes et les enfants.
- Tuer une personne protégée par un pacte est un péché majeur.
- Le suicide reste condamné, y compris dans un contexte de combat.
- L’accusation de mécréance ne peut pas être lancée à la légère.
Ces points reposent sur des versets explicites et des hadiths authentiques. Plusieurs sont transmis dans le Muwatta, au cœur de la tradition malékite.
Ce qui a fait l’objet de divergences
Le droit classique de la guerre n’est pas identique au droit international contemporain. Les juristes ont discuté :
- des motifs permettant d’engager une guerre, notamment la place de la défense et celle de l’expansion politique ;
- du statut de certains hommes adultes ne participant pas directement au combat ;
- des dommages indirects lors d’un siège ou d’une attaque contre une position militaire ;
- des conditions précises sous lesquelles la défense devient une obligation individuelle.
Ibn Rushd, juriste malékite, expose ces accords et ces désaccords dans son Bidayat al-Mujtahid. Cette réalité historique ne doit pas être cachée pour donner de l’Islam une image artificiellement pacifiste.
Mais ces divergences ne créent pas un espace sérieux pour justifier un kamikaze qui entre dans un lieu de culte et se fait exploser au milieu de familles. Une discussion ancienne sur les catégories de combattants, les sièges ou l’autorité politique ne transforme pas des fidèles paisibles en cible militaire.
Alors, le retour aux sources mène-t-il à la violence ?
Pas en lui-même. Il peut mener à la violence si ce « retour » signifie choisir les textes de combat, supprimer leur contexte, ignorer les limites prophétiques, contourner les juristes, multiplier le takfîr et remettre à une organisation clandestine le droit de décider qui mérite de vivre.
Mais ce n’est plus un retour complet aux sources. C’est une sélection idéologique parmi les sources.
À l’inverse, il serait trop simple d’affirmer que l’extrémisme n’a aucun rapport avec l’Islam. Ses acteurs utilisent un vocabulaire islamique et s’appuient sur des passages réels. Il faut donc les contester sur ce terrain, avec méthode, au lieu d’abandonner les textes aux plus violents.
Après vérification, ma première intuition demeure : tuer délibérément des chrétiens paisibles, des enfants ou d’autres civils dans un attentat-suicide est incompatible avec les limites posées par le Coran et la Sunnah. Cette conclusion ne repose pas seulement sur l’émotion ressentie devant des victimes innocentes. Elle repose sur des textes qui interdisent la transgression, le meurtre des non-combattants, la trahison des pactes et le suicide.
Le véritable enjeu n’est donc pas de choisir entre la foi et l’humanité. Il est de refuser qu’un homme transforme sa colère, sa cause politique ou son désir de pouvoir en parole d’Allah.
Sources et références
Sources primaires
- Coran 2:190, 4:29, 4:94, 5:8, 17:33, 22:40 et 60:8
- Sahih al-Bukhari 3015 — interdiction de tuer les femmes et les enfants
- Sahih al-Bukhari 3166 — gravité du meurtre d’une personne protégée par un pacte
- Sahih al-Bukhari 2898 — condamnation du suicide d’un combattant
- Sahih al-Bukhari 6104 — avertissement concernant l’accusation de mécréance
- Sahih Muslim 2670 — avertissement contre l’excès religieux
- Muwatta de l’imam Malik, livre 21, hadiths 9 et 10 — non-combattants et discipline de guerre
Droit classique et étude du terme
- Ibn Rushd, Bidayat al-Mujtahid wa Nihayat al-Muqtasid, livre du jihad — présentation malékite des accords et divergences du droit classique de la guerre
- Malise Ruthven, Fundamentalism: A Very Short Introduction, Oxford University Press — histoire et difficulté de définition du terme
Point de départ de cette réflexion
- ARTE, Le Pakistan, une puissance nucléaire sous pression — la séquence a suscité la question ; elle ne sert pas de preuve théologique