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Algérie–Maroc : quand le nationalisme nourrit la fitna

Aimer son pays sans sacrifier la justice ni la fraternité islamique

Je ne veux pas choisir un camp

Je veux parler ici d’un mécanisme précis : le moment où l’amour d’un pays cesse d’être un attachement naturel et devient une permission de mépriser, de mentir ou d’être injuste envers l’autre.

Le cas Algérie–Maroc rend ce mécanisme particulièrement visible. Les deux États ont des différends politiques réels. L’Union africaine a regretté en août 2021 la rupture de leurs relations diplomatiques et appelé à éviter l’escalade. L’ONU poursuit séparément ses efforts sur le Sahara occidental et demande aux acteurs concernés de coopérer à une solution politique. Ces questions ne se règlent ni par un slogan religieux ni par un commentaire rageur sous une vidéo.

Je ne vais donc pas décider ici qui a raison sur chaque dossier. Je ne vais pas davantage prétendre que toutes les responsabilités se valent. Refuser le nationalisme aveugle n’interdit pas de nommer une injustice. Cela oblige au contraire à la nommer avec des faits, même lorsqu’elle vient de son propre camp.

Dans cet article, j’emploie le mot fitna dans un sens volontairement limité : la discorde, l’hostilité et l’escalade entre musulmans. Je ne l’utilise ni pour excommunier, ni pour réduire un conflit complexe à une formule.


Aimer son pays n’est pas le problème

L’attachement à une terre, une langue, une cuisine, une histoire familiale ou des paysages n’est pas en lui-même une faute. Le Prophète Muhammad ﷺ aimait Médine. Lorsqu’il revenait de voyage et apercevait ses murs, il pressait sa monture par amour pour elle.

Référence : Sahih al-Bukhari 1886 — Livre des mérites de Médine, hadith 20 — sahih.

Le Coran ne supprime pas davantage les peuples et les tribus. Il leur donne une finalité qui exclut la prétention à une supériorité automatique :

يَا أَيُّهَا النَّاسُ إِنَّا خَلَقْنَاكُم مِّن ذَكَرٍ وَأُنثَىٰ وَجَعَلْنَاكُمْ شُعُوبًا وَقَبَائِلَ لِتَعَارَفُوا ۚ إِنَّ أَكْرَمَكُمْ عِندَ اللَّهِ أَتْقَاكُمْ

« Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un homme et d’une femme, et Nous vous avons constitués en peuples et en tribus afin que vous vous connaissiez. Le plus noble auprès d’Allah est le plus pieux. »

Référence : Sourate Al-Hujurat (49) : 13.

La diversité existe donc pour la connaissance mutuelle. Le critère de valeur auprès d’Allah n’est ni le passeport, ni la lignée, ni la puissance de l’État, mais la taqwa.

Le problème commence lorsque l’identité nationale décide à l’avance qui mérite la vérité, la justice ou le respect.


Le véritable test : rester juste envers l’autre

Il est facile de réclamer la justice pour son pays. Le test spirituel commence lorsque la justice contredit le récit de son propre camp.

وَلَا يَجْرِمَنَّكُمْ شَنَآنُ قَوْمٍ عَلَىٰ أَلَّا تَعْدِلُوا ۚ اعْدِلُوا هُوَ أَقْرَبُ لِلتَّقْوَىٰ

« Que la haine d’un peuple ne vous pousse pas à être injustes. Soyez justes : cela est plus proche de la piété. »

Référence : Sourate Al-Ma’idah (5) : 8.

Allah demande aussi de témoigner avec justice contre soi-même, ses parents ou ses proches.

Référence : Sourate An-Nisa (4) : 135.

Appliqué au nationalisme, le principe est exigeant :

  • une information ne devient pas vraie parce qu’elle avantage l’Algérie ;
  • une accusation ne devient pas juste parce qu’elle vise le Maroc ;
  • une injustice marocaine ne devient pas acceptable parce qu’elle sert une cause jugée légitime ;
  • une injustice algérienne ne disparaît pas parce que la reconnaître semble « faire le jeu » de l’adversaire.

La justice islamique n’est pas une récompense réservée aux personnes appréciées. Elle reste obligatoire face à l’hostilité.


L’ʿasabiyya : quand le groupe remplace la vérité

Le nationalisme moderne n’est pas exactement un terme du fiqh classique. Le mécanisme visé se rapproche toutefois de l’ʿasabiyya : la solidarité de clan qui soutient le groupe indépendamment de la justice de sa cause.

Le Prophète Muhammad ﷺ a mis en garde contre celui qui combat sous une bannière aveugle, s’emporte pour son groupe, appelle à soutenir son groupe et le défend par pur esprit partisan.

Référence : Sahih Muslim 1848a — Livre du gouvernement, chapitre sur l’attachement à la communauté lors des troubles — sahih.

Un autre événement éclaire directement le sujet. Une dispute opposa un homme des Émigrés à un homme des Ansar. Chacun appela son groupe à l’aide : « Ô Émigrés ! », « Ô Ansar ! ». Il ne s’agissait pourtant pas de peuples ennemis : les Émigrés et les Ansar étaient deux composantes honorées de la même communauté.

Le Prophète ﷺ demanda :

« Qu’est-ce que cet appel de la période de l’ignorance ? […] Délaissez-le, car il est répugnant. »

Référence : Sahih al-Bukhari 4905 — Livre du tafsir, hadith 4905 — sahih.

L’identité des deux groupes n’était pas interdite. Ce qui fut blâmé, c’est son utilisation comme cri de ralliement dans le conflit. Une altercation individuelle devenait une affaire de blocs : « les miens » contre « les tiens ».

C’est exactement le basculement à surveiller aujourd’hui :

  • un responsable politique devient « tout un peuple » ;
  • un fait divers devient la preuve d’un caractère national ;
  • un match de football devient un procès d’identité ;
  • une critique précise devient une insulte contre des millions de personnes ;
  • la souffrance de voisins devient un motif de réjouissance.

À ce stade, le drapeau ne représente plus seulement une histoire commune. Il sert de filtre qui autorise le mépris et l’orgueil.


Algériens et Marocains : des peuples, pas des gouvernements

Un État, un gouvernement, une armée, un média, un influenceur et un peuple ne sont pas une seule entité morale.

Critiquer une décision d’Alger ne justifie pas d’humilier les Algériens. Critiquer une décision de Rabat ne justifie pas de salir les Marocains. Défendre les droits des Sahraouis ne donne aucune permission de mentir sur une population. Défendre l’intégrité territoriale revendiquée par le Maroc ne donne aucune permission de nier la dignité de celui qui conteste cette position.

Cette distinction n’impose pas la neutralité devant l’injustice. Elle empêche simplement la faute d’un acteur d’être reportée sur chaque personne née du même côté d’une frontière.

Le Coran rappelle que les croyants sont frères et ordonne la réconciliation :

إِنَّمَا الْمُؤْمِنُونَ إِخْوَةٌ فَأَصْلِحُوا بَيْنَ أَخَوَيْكُمْ

« Les croyants ne sont que des frères. Réconciliez donc vos frères. »

Référence : Sourate Al-Hujurat (49) : 10.

Cette fraternité ne signifie pas que tout musulman a raison. Le Prophète ﷺ a même expliqué que soutenir un frère injuste consiste à l’empêcher de commettre l’injustice.

Référence : Sahih al-Bukhari 2444 — Livre des injustices, chapitre « Aide ton frère », hadith 5 — sahih.

Défendre systématiquement son camp n’est donc pas toujours une loyauté. Cela peut être une manière de l’abandonner à sa faute.


Les réseaux sociaux transforment la rivalité en réflexe

Une publication humiliante demande quelques secondes. Sa correction atteint rarement autant de personnes. Le nationalisme numérique prospère grâce à trois mécanismes que la sourate Al-Hujurat traite directement.

1. Partager avant de vérifier

« Si une personne perverse vous apporte une nouvelle, vérifiez-la, de peur de porter atteinte à des gens par ignorance puis de regretter ce que vous avez fait. »

Référence : Sourate Al-Hujurat (49) : 6.

Une capture sans date, une vidéo coupée, une traduction militante ou un compte anonyme ne constituent pas une preuve. Le devoir de vérification vaut aussi lorsque l’information confirme ce que je veux croire. Le même principe protège déjà contre les hadiths faibles partagés sur les réseaux.

2. Ridiculiser et donner des surnoms offensants

Allah interdit qu’un groupe se moque d’un autre, le rabaisse ou lui attribue des sobriquets blessants.

Référence : Sourate Al-Hujurat (49) : 11.

Le prétexte de l’humour ne change pas la nature du mépris. Une vidéo virale qui réduit tout un peuple à un accent, une origine, une pauvreté supposée ou un stéréotype reste une humiliation.

3. Soupçonner, espionner et médire

Allah interdit les soupçons sans fondement, l’espionnage et la médisance.

Référence : Sourate Al-Hujurat (49) : 12. Voir aussi le guide sur la médisance et la calomnie.

Le Prophète ﷺ a déclaré qu’il suffit comme mal de mépriser son frère musulman et que son honneur est inviolable.

Référence : Sahih Muslim 2564a — Livre de la vertu et des bonnes relations, chapitre sur l’interdiction de mépriser le musulman — sahih.


Sept questions avant de publier sur l’Algérie ou le Maroc

Avant de partager, commenter ou répondre, je peux me poser ces questions :

  1. La source est-elle identifiable et complète ? Une vidéo sans contexte ne suffit pas.
  2. Est-ce un fait ou une généralisation sur un peuple ? La faute d’une personne ne décrit pas des millions d’êtres humains.
  3. Accepterais-je le même raisonnement s’il visait mon pays ? Ce test révèle vite le double standard.
  4. Suis-je capable de reconnaître une injustice commise par mon propre camp ? Sinon, le drapeau a peut-être pris la place de la justice.
  5. Ma formulation critique-t-elle un acte ou humilie-t-elle une identité ? Le premier peut être nécessaire ; le second nourrit la discorde.
  6. Cette publication rapproche-t-elle de la vérité ou cherche-t-elle seulement à faire gagner mon camp ? Une victoire rhétorique peut produire une défaite spirituelle.
  7. Puis-je me taire sans abandonner une personne opprimée ? Le silence vaut mieux qu’une rumeur, mais la justice peut exiger une parole précise et vérifiée.

Ce que l’article affirme — et ce qu’il n’affirme pas

Ce qui est établi par des textes explicites

  • l’amour d’une terre est attesté dans un hadith sahih ;
  • la fraternité des croyants demeure un principe coranique ;
  • la justice reste obligatoire envers un groupe détesté et contre son propre intérêt ;
  • l’appel partisan de type tribal est blâmé dans des hadiths sahih ;
  • les rumeurs, les moqueries, les surnoms offensants et la médisance sont interdits par la sourate Al-Hujurat.

Ce qui relève de l’application morale

Le mot nationalisme recouvre des réalités différentes. Je ne prononce pas ici un jugement unique sur toute forme d’attachement civique ou de souveraineté politique. J’applique des principes explicites au nationalisme chauvin : celui qui rend la justice secondaire, transforme le voisin en ennemi collectif et soutient le groupe même lorsqu’il opprime.

L’exemple Algérie–Maroc ne signifie pas davantage que les deux États, leurs institutions ou leurs soutiens portent une responsabilité identique dans chaque dossier. La justice interdit précisément de distribuer les torts par réflexe ou par symétrie.


Conclusion : aimer sans devenir injuste

Je peux aimer l’Algérie sans détester le Maroc. Je peux aimer le Maroc sans nier la dignité des Algériens. Je peux défendre une position politique sans transformer chaque voisin en adversaire. Je peux également reconnaître une injustice chez « les miens » sans trahir mon pays.

Le danger ne réside pas dans la couleur d’un drapeau. Il apparaît lorsque ce drapeau devient une excuse pour mentir, mépriser ou refuser la vérité.

La fraternité islamique ne supprime ni les frontières ni les désaccords. Elle fixe une limite : aucune frontière ne rend l’injustice pieuse.


Sources consultées et vérifiées

Coran

Hadiths sahih

Contexte institutionnel